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mercredi 24 juillet 2019
La Bombe Humaine
C'était au mois de mai dans le numéro 404 de l'infirmière magazine. Un court texte qui évoque la difficulté de prendre un charge une addicte au crack dans un service psychiatrie générale.
Le texte peu se lire ici sur le site d'espace infirmier :https://www.espaceinfirmier.fr/actualites/debats/chroniques/190513-la-bombe-humaine.html
Je l'ai également recopié ci-dessous:
Elle est là et puis elle n’est plus là. À sa place, le vide, l’immense vide. Tout le monde le voit, le ressent. Avant elle, il y avait le calme, après, le vide, et pendant, ce fut la tornade. Elle nous a soufflés et on a aimé. Pendant quelques heures, jusqu’à la prochaine admission, il faudra composer avec son absence. Chaque lieu en est chargé. La salle TV est si triste et les couloirs sont redevenus muets et sordides. Assises face à un programme qu’aucune ne saurait nommer, nos petites vieilles, têtes basses, sont plus seules que jamais.
Quand la géronto-psy ne sait plus où accueillir, elle fait comme tout le monde, elle frappe à la porte des services voisins. Qu’importe la folie pourvue qu’elle soit hospitalisée. L’hôpital est un fourre-tout, cachez ces fous que je ne saurais voir. Molière, plus ou moins. Notre service est devenu un lieu de vie. Les anciens s’y sentent bien. On s’agite moins, on ne court plus, on risque de faire du lard, nous prévient le cadre.
Les transmissions ne ressemblent plus à une longue énumération des transgressions et les diagnostics de décompensation schizophrénique ont été remplacés par psychose ancienne avec altération de l’état général. Il y a aussi ces idées de mort, si présentes, chez ceux qui vivent avec l’œil dans le rétro. Oui, la vie mérite d’être vécue, mais ce n’est pas facile de redonner du sens à celui qui est convaincu que tout est derrière lui. Les souvenirs, aussi beaux soient-ils, ne forment pas des projets.
Alors, quand elle a débarqué, ce fut le Big Bang. Une furie dans un musée de cire. Accro au crack, elle déboule avec fracas et raconte à qui le veut le manque que son corps ne peut masquer. Tremblante, en sueur, elle parle de son envie d’inhaler. Aux mamies qui ignorent tout de la cocaïne, elle leur parle d’un kiff ultime avec Jésus. « Te défoncer, c’est comme si tu couchais avec ton Créateur. » Elle cogne partout, elle hurle, elle court, elle est insupportable.
On voudrait l’aider mais ça va trop vite. Alors on improvise. On la soutient, on la motive, on l’écoute. Soignants comme patients, tous unis pour l’aider à surpasser sa souffrance. Prisonnière d’un produit qu’elle aime trop, elle sait qu’elle va y rester si elle ne change pas. Pendant une semaine, on prend soin d’elle et puis, sans prévenir, elle est partie. Trop à l’étroit dans le service. En quête de liberté, on croise les doigts pour qu’elle la trouve loin de cette prison qu’est la coke. Soignants et patients, aujourd’hui, nous pensons à elle. Elle nous a marqués, elle nous manque, nous sommes addicts.
vendredi 30 mars 2018
Continuez d'emmerder les Français
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Wine days par Ferran Jordà |
***
Réponse cinglante à sa ministre de la santé, Agnès Buzyn, qui il y a quelques jours s'autorisait un "le vin est un alcool comme un autre", le président dans un désaveu infantilisant façon "who's the boss" déclarait lors d'une rencontre avec des agriculteurs "Moi, je bois du vin le midi et le soir. Je crois beaucoup à la formule de Pompidou : 'n'emmerdez pas les Français'"
Monsieur le président,
Ce n'est pas emmerder les Français que d'informer sur les conséquences d'une consommation excessive d'alcool,
Ce n'est pas emmerder les Français que d'expliquer aux jeunes et aux moins jeunes que l'alcool est impliqué dans plus de 200 maladies et traumatismes,
Ce n'est pas emmerdez les Français que de rappeler qu'il existe un lien de causalité entre l'usage nocif d'alcool et toute une série de troubles mentaux et comportementaux,
Ce n'est pas emmerder les Français que de les informer que le risque de se cartonner en voiture ou d'avoir des ennuis avec la justice est majoré quand on est alcoolisé,
Ce n'est pas emmerdez les Français que aider, informer, prévenir, éduquer, accompagner.
Quand un parent accompli ces missions auprès de son enfant, il ne l'emmerde pas bien au contraire. Il prend soin de lui. Bien sûr le gosse ne se rend pas compte, il n'aime pas trop cette morale qu'on lui sert et oui parfois voire souvent il a l'impression qu'on l'emmerde. Mais qu'importe! Passer pour un emmerdeur est le lot de tout adulte en responsabilité. Oui qu'importe si l'on est convaincu du bien-fondé de son action. En tant que parents on "emmerde" pour que nos enfants deviennent des adultes autonomes et heureux. On peut jouer les copains avec ses enfants comme on peut se la jouer populiste avec ses électeurs mais je ne crois pas que vous êtes de ces hommes-là Monsieur le Président. Peut-être est-ce un peu ce que l'on attend d'un Président, de prendre soin des siens.Un emmerdement à minima pour une santé à maxima. Car in vino veritas morte.
Ce dont je suis sûre c'est:
qu'emmerder les Français c'est leur dissimuler une partie de la vérité pour ne pas contrarier des puissants,
qu'emmerder les Français c'est privilégier les intérêts du lobby alcoolier au détriment de la santé de ses concitoyens,
qu'emmerder les Français c'est soutenir que le vin est avant tout un élément constitutif de notre patrimoine avant d'être une drogue qui fait des ravages.
Hey, wake up comme disait Morpheus à Néo on est plus à l'époque des vieux de la vieille façon Jean Gabin et Michel Audiard. (Double référence cinématographique absolument improbable dans une même phrase n'est-ce pas??)
50% des faits de délinquance sont liés à l'alcool,
50% des faits de délinquance sont liés à l'alcool,
49.000 morts par an c'est 130 par jour tout de même,
800.000 hospitalisations par an liées à l'alcool (je les vois tous les jours passer à l’hôpital, ces gamins en perditions qui se défoncent comme d'autres mâchent du chewing-gum, ces paumés qui s'envoient chaque jours 5, 6 ou encore 7 litrons de vinasse discount pour oublier une vie misérable, surmonter un quotidien merdique ou affronter des angoisses insupportables.)
Ces chiffres, ça calme non?
Et combien de parents en souffrance, de conjoint(e)s dépité(e)s, ou d'enfants violentés? Oui combien de victimes collatérales? 5 millions disait l'INVS en 2006.
Monsieur le Président, vous êtes un modèle de réussite pour nombre de Français. Mais avec vos propos combien de lycéens - n'en déplaisent à leurs parents - se diront que boire un verre de muscadet ou de rouge qui tâche le midi entre les cours n'est vraiment pas grave parce que leur président avec la haute fonction qui est la sienne, boit tous les jours du vin à 12h?
J'ai tendance à croire que le président pour lequel j'ai voté n'aurait pas sorti une telle phrase. Comme vous le savez le vin à tendance à désinhiber, à faire baisser notre niveau de vigilance et nos capacités de discernement.... Alors vous me voyiez venir non? Je me demandais si ces propos vous ne les aviez pas tenus après votre déjeuner. Et oui après un repas même modérément arrosé, on laisse une partie de sa lucidité ou de son jugement à la table. Ce genre de saillie ne vous ressemble pas et j'ai bon espoir qu'un jour prochain vous corrigerez le tir et peut-être reconnaîtrez vous la pertinence d'une mention claire et limpide de type "le vin tue". (...voire mais c'est peut-être un brin exagéré une étiquette sur chaque bouteille "Ce vin va contribuer à ta mort Dude!")
Vous avez fait un "high five" aux alcooliers, ils vous en remercient. Mais rien ne vous empêche à présent de leur faire la nique à ces has-been qui s'enrichissent sur notre santé et de "double-checker" les Français. Tendre une main aux jeunes qui s'alcoolise - aussi au vin - pour s'amuser mais aussi se défoncer se déchirer, s'oublier. Tendre une mains aux moins jeunes pour qui l'alcool n'a plus grand chose de festif mais est consommé dès qu'une difficulté se présente. L'alcool perçu comme la solution à tous les problèmes puis reconnu mais trop tard comme un accélérateur à problèmes. Tendre une main aux futures mamans qui ne voient pas à mal quand pour célébrer ces futurs heureux événements trinquent avec la famille, trinquent avec les amis, trinquent avec les collègues. A chaque verre avalé, c'est bébé qui se bourre la gueule. Et lui il a rien demandé.
Alors n'arrêtez pas mais au contraire continuez à nous "emmerder".
Alors n'arrêtez pas mais au contraire continuez à nous "emmerder".
Bien à vous,
SuzieQ
ps: j'ai écris ce texte sous la colère. Je précise que je ne suis pas une activiste anti-alcool et je suis contre toute forme de prohibition mais il existe des vérités scientifiques qu'il serait judicieux d'affirmer haut et fort. L'alcool - le vin au même titre que les autres - est dangereux pour la santé.
Pour finir, quelques liens intéressants:
- un article qui résume bien toute cette affaire: https://www.publicsenat.fr/article/politique/comment-les-propos-d-agnes-buzyn-ont-mis-en-marche-le-lobby-du-vin-83097
- le plein d'info sur le site de l'OMS: http://www.who.int/topics/alcohol_drinking/fr/
- OFDT, passionnant: https://www.ofdt.fr/produits-et-addictions/de-z/alcool/
- lutte contre l'alcoolisme foetale, l'exemple aborigène: http://www.who.int/features/2014/aboriginal-babies-alcohol-harm/fr/
- recommandations de l'OMS:
Les pays sont au premier chef responsables d’élaborer, de mettre en œuvre, de suivre et d’évaluer les politiques publiques visant à réduire l’usage nocif de l’alcool. Les décideurs ont à leur disposition une base importante de connaissances scientifiques concernant l’efficacité et la rentabilité des stratégies suivantes:
ps: j'ai écris ce texte sous la colère. Je précise que je ne suis pas une activiste anti-alcool et je suis contre toute forme de prohibition mais il existe des vérités scientifiques qu'il serait judicieux d'affirmer haut et fort. L'alcool - le vin au même titre que les autres - est dangereux pour la santé.
Pour finir, quelques liens intéressants:
- un article qui résume bien toute cette affaire: https://www.publicsenat.fr/article/politique/comment-les-propos-d-agnes-buzyn-ont-mis-en-marche-le-lobby-du-vin-83097
- le plein d'info sur le site de l'OMS: http://www.who.int/topics/alcohol_drinking/fr/
- OFDT, passionnant: https://www.ofdt.fr/produits-et-addictions/de-z/alcool/
- lutte contre l'alcoolisme foetale, l'exemple aborigène: http://www.who.int/features/2014/aboriginal-babies-alcohol-harm/fr/
- recommandations de l'OMS:
Les pays sont au premier chef responsables d’élaborer, de mettre en œuvre, de suivre et d’évaluer les politiques publiques visant à réduire l’usage nocif de l’alcool. Les décideurs ont à leur disposition une base importante de connaissances scientifiques concernant l’efficacité et la rentabilité des stratégies suivantes:
- réglementation de la commercialisation des boissons alcoolisées (en particulier auprès des jeunes);
- réglementation et restriction de l’offre d’alcool;
- adoption de politiques adaptées de réglementation de l’alcool au volant;
- réduction de la demande à travers des dispositifs fiscaux et d’action sur les prix;
- sensibilisation et soutien aux politiques;
- fourniture de traitements accessibles et d’un coût abordable aux personnes souffrant de troubles liés à la consommation d’alcool;
- mise en œuvre de programmes de dépistage et d’interventions brèves en cas de consommation nocive et dangereuse d’alcool. (extrait de la page: http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/)
- (Oui vous avez bien lu... c'est pas écrit qu'il faut arrêter d'emmerder les gens !!)
- Et le vin n'est pas qu'un alcool de ieuv, détrompez vous: https://www.addictaide.fr/alcool-plus-d1-mineur-francais-de-17-ans-sur-3-salcoolise-avec-du-vin/
- vu il y a quelques jours dans ELLE http://www.elle.fr/Societe/News/Quand-l-alcool-n-est-plus-gai-3652490
mercredi 28 février 2018
la faute à la tapisserie épisode 3/3
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A lonely beer par Giuseppe Milo |
Aujourd'hui, 3ème et ultime volet de notre chronique consacrée à la prise en charge de Jean-Michel. Si vous avez loupé les deux premiers épisodes, vous pouvez les retrouver ici et là.
Françoise, la grande touriste.
Une sorte de Marla Singer extraite de Fight Club en plus âgée et plus bourgeoise. Ainsi depuis
le début c'est elle qui complète les tâches que j'ai donné à
Jean-Michel. Un rôle de secrétaire en quelque sorte. Et si aider
Jean-Michel lui permettait de s'aider elle-même.
Car il
faut dire qu'avec Françoise on est au point mort des soins. C'est dur à
admettre pour une patiente admise il y a plus d'un an. Un chemin énorme
aurait pu être accompli. Mais non on est à ce jour comme à son
admission ou presque! Service d'admission psychiatrique spécialisé dans
la gestion des état de crise ou pas, la réalité du monde hospitaliser
c'est que quand on ne sait plus où mettre un patient on le garde même
si plus rien ne se passe. Arrivée pour des motifs similaires à ceux de
Jean-Michel, elle soutient auprès de chaque intervenants qu'elle n'a
aucun problème avec l'alcool. Et pourtant... Les rares permissions
qu'elle a prise en un an (3 ou 4) se sont toutes soldées par une
réalcoolisation massive avec soit intervention des pompiers soit celle
d'un collègue IDE missionné pour aller la récupérer dans une chambre
d'hôtel minable. Il y a aussi ces états de furie dans lesquels elle peut
se mettre une fois ivre. Elle si gentille la plupart du temps devient
un monstre qui tape et qui frappe. Dans son dossier une photo de sa mère
passée à tabac nous rappelle les conséquences désastreuses que peut
engendrer l'alcool. Et il y a surtout ces atteintes cognitives
importantes qui nous posent un problème majeur dans l'élaboration d'un
objectif de changement. Comment impliquer un patient alcoolique dans le
soin quand celui-ci n'a aucun souvenir de son comportement? Les rares
ébauchent de soins se font suite à une alcoolisation lors d'une
permission où Françoise avec un sentiment de honte et du culpabilité
admet ses troubles. Elle reconnaît aussi avec naïveté qu'une fois
déposée par le bus sur le lieu de sa permission elle ne savait plus ce
qu'elle devait y faire, alors elle trouvait rapidement un supermarché
ouvert et achetait une bouteille de William Peel... Cela dure une
journée ou deux, rarement plus et jamais plus d'une semaine. Au-delà les
entretiens tournent à vide. Françoise - entre troubles cognitifs
omniprésent et un discours défensif qui évite soigneusement toute
mention du mot alcool - se contente de répéter inlassablement "je suis venue ici pour me reposer..."
Qu'importe si le repos dure un an ou plus semble-t-elle nous signifier.
Et même si le projet de soins (ce fameux PPS "projet personnalisé de
soins" pour lequel on nous bassine pour donner une belle image du
service...) de Françoise est à l'abandon, je me rassure en me disant que
chaque jour passé entre les murs la protège. Quand les pulsions sont
trop fortes, ce sont les murs qui contiennent. Comme si - sans trop
l'avoir décidé - elle avait mis en place une stratégie d'évitement de
l'alcool.
Alors je me dis que le temps qu'elle passe à
aider Jean-Michel à travailler sur sa problématique lui apportera
peut-être. Nous faisons avec lui, ce que nous n'avons jamais réussi à
faire avec elle.
Et ça tombe bien, pour Jean-Michel ça
progresse. A présent qu'il a clairement formulé son objectif
d'abstinence à l'alcool, il aborde la suite des soins. Je suis surprise
de voir qu'il avance à vitesse grande V. Il exprime son souhait de
déménager.
- J'ai pas le choix. Pas d'autres choix que celui de partir. Toutes mes relations
son toxiques. J'habite un appart de merde dans un quartier de merde.
J'ai fais le tour alors je m'en vais. Car même avec la meilleure volonté
du monde, je ne tiendrai pas longtemps. Personne bosse dans le
quartier, matin, midi, soir y'a toujours quelqu'un pour venir toquer à
la porte et te proposer à picoler. Alors... Alors j'ai déjà effacé la
plupart des contacts de ma carte sim et je ne décroche plus si je ne
sais pas qui appelle.
- Et où pensez vous allez vivre?
- Loin. Je veux quitter la région. Rien ne me retient par ici...
Comme je passe de nuit pour les 2 semaines à venir, j'informe
Jean-Michel qu'il nous sera difficile de nous entretenir sur cette
période. Et ça tombe plutôt bien, nos entretiens avaient déjà tendance à
s'espacer et à se faire plus courts. Comme si depuis la clarification
de sa décision de changement, il avait retrouvé suffisamment de
confiance en lui pour progresser seul.
***
Sur mes horaires de nuit, je l'observe en début de soirée. Et je remarque la proximité qu'il affiche avec Françoise. Là-encore je n'ai rien anticipé. Cette proximité ne laisse que peu de doutes sur la nature de leur relation profonde. Il y quelque chose de surprenant dans cette relation entre "l'ex-prisonnier et la bourgeoise" comme si deux mondes s'entrechoquaient. J'ai quelques réserves sur les risques que présente cette union et en même temps j'ai envie d'y croire. Et puis de toute façon qui suis-je pour avancer un point de vue sur une relation. Croiser la route des patients sur une longue période ne nous donne aucun droit de regard sur leur vie sentimentale. Alors je ravale mes conseils et laisse se jouer ce qui doit se jouer...
Quand Jean-Michel passe chercher son somnifère à la pharmacie il m'annonce avoir trouvé un logement.
- ah bon, formidable, et sur quelle région alors?
- ah ben je reste dans le coin.
- Vous avez changé d'idée? Je pensais que c'était primordial pour vous de changer de région
-
Oui mais en fait je vais me contenter de changer de coin déjà. Je
quitte mon quartier pourri et change de commune. Je m'éloigne de 20kms
ça devrait être suffisant.
- Et donc tout est ficelé?
- Je retourne avec Françoise pour signer les papiers du bail en début de semaine, j'ai demandé une permission à vos collègues.
Je
n'ose lui demander quel rôle à Françoise dans ce changement soudain de
décision. Vient-elle uniquement pour l'aider dans la partie
administrative où a-t-elle déjà revêtue le costume de la nouvelle
compagne. Sans être clairvoyant je suis lucide de la scène qui se joue
sous mes yeux. Deux être frappés par les épreuves et la solitude se
rencontrent, alors pourquoi ne pas tenter ce quelque chose nommé amour
et réputé pour redonner souffle et espoir aux êtres qui s'en croyaient à
jamais dépourvu.
Le lendemain au même moment de la prise de traitement Jean-Michel me fait part de son impatience de sortir définitivement.
- J'en peux plus ici, toujours les mêmes têtes...
- C'est plutôt une bonne chose de se projeter sur l'extérieur.
- Ouais et puis avec le projet de l'appart' je suis confiant...
- Mais dîtes-moi, je me trompe où vous n'avez pas beaucoup pris de permissions avec des nuits à domicile.
- Non non, c'est vrai. J'ai juste pris des perm à l'après-midi pour faire mes démarches.
- Non vous n'avez pris aucune perm avec des nuits?
- Non aucune.
- Ah bon, mais demander une sortie dans ces conditions c'est un peu risqué je crois...
- Non j'ai pas envie de prendre des perm le week-end. Non j'aime faire ce que j'ai à faire et rentrer à l'hôpital ensuite.
-
Je comprends mais les nuits à domicile pendant l'hospitalisation font
partie du soin. C'est ce que l'on appelle la confrontation au réel. Il y
a une grande différence entre sortir 3-4 heures avec un programme
chargé à accomplir et partir pour 2 ou 3 jours avec certes des choses à
faire mais aussi des moments de creux, de vide, d'ennui... Comment ferez
vous face à vos difficultés si vous ne vous êtes pas testé avant?
- Non mais ça ira, merci Suzie, mais je suis confiant, j'ai le moral, ça roule.
-
Bien sûr vous l'avez mais ce qui m'intéresse c'est que va-t-il se
passer quand vous ne l'aurez pas? Qu'allez vous faire quand à la tombée
de la nuit vos angoisses vont resurgir? Ici il y a toujours un soignant
pour à vous écouter si vous vous sentez mal mais ce sera différent une
fois sorti.
- Mais ça fait déjà longtemps que je suis là, faut que je bouge.
-
Je comprends votre impatience, je dis juste que sortir sans avoir testé
des nuits seul au domicile c'est très risqué. J'ai confiance en vous,
Jean-Michel et j'espère que vous avez bien conscience que le risque de
rechute est et sera toujours présent. Alors il faut se méfier de lui...
- Oui mais je serai pas seul, quand ça ira pas il y aura Françoise pour m'écouter...
- Ah... parce qu'elle part avec vous?
- Oui, nous nous installons ensemble.
-
Prenez un thérapeute pour poursuivre le travail débuté Jean-Michel.
Malgré ses qualités Françoise n'est pas une professionnelle et elle-même
a ses difficultés.
Pour son ultime
nuit dans le service - et aussi la dernière de Françoise - Jean-Michel
vient me voir. Je lui ai préparé un document que j'ai prévu de lui
remettre avant son départ. C'est moi qui prend la parole.
- Alors tout est bon. Les papiers son signés, y'a plus qu'à emménager?
- euh... comment dire, y'a eu un petit changement?
- ah bon que voulez vous dire?
- et bien Françoise n'avait jamais visité l'appartement jusqu'alors. Elle l'a découvert en venant signer le bail.
- et elle ne l'a pas aimé c'est ça?
-
Ben disons que si elle le trouve bien, les pièces sont bien agencées,
la superficie est suffisante pour nous deux mais comment dire, elle aime
pas du tout la tapisserie, elle la trouve vieillotte, trop marquées
années 60-70...
- Et donc vous faites quoi, vous restez hospitalisés le temps de trouver un autre logement c'est ça?
- Ah non je vous l'ai dit Suzie, je n'en peux plus de l'hôpital.
- Donc?
-
Donc on part demain comme prévu. J'ai toujours mon appart, je pensais
le rendre et bien je le garde. On va faire comme ça quelques mois le
temps de retrouver un appart qui nous plaise à tous les deux. C'est
mieux comme ça en fait, je n'avais pas à choisir un logement sans la
consulter.
- Donc si j'ai bien compris vous êtes
en train de me dire que vous retournez dans l'appartement qui était
selon vos dires la source de tous vos tracas, à l'endroit même où vous
avez toutes ces fréquentations à risques...
- Oui mais ça va mieux maintenant, je picole plus, j'en ai même plus envie et puis Françoise est avec moi. Non franchement vous vous faites trop de souci...
- Bon et bien si vous le dites... alors il ne me reste plus qu'à vous souhaitez une bonne continuation. Ah oui une dernière chose j'avais préparé ce document que j'aime remettre en fin de prise en charge. Alors c'est vrai on a surtout travaillé ensemble vos motivations à l'arrêt et peu les situations à hauts risques de reconsommer et les stratégies pour y faire face mais je crois néanmoins que ce document peu vous être utile. Complétez le si le cœur vous en dit et gardez le précieusement sur vous pour pouvoir le sortir en vas de coup dur.
(Vous pouvez retrouver ce document ici, désolé il est pas très beau, je l'ai fait sur word qui est tout pourri... à l'occasion faut que je le refasse et l'améliore)
Notre
conversation s'est arrêtée là. Le lendemain, un vendredi à 14h,
Jean-Michel et Françoise ont quitté l'hôpital.
Après un week-end houleux où se mêlèrent disputes, violence et beaucoup d'alcool, les voisins n'eurent d'autres choix que d'appeler les pompiers. Après 24h à dégriser à l'hôpital général, Françoise fut de retour dans le service dans lequel je travaille sans ses 3g82 d'alcoolémie et sans Jean-Michel. Lui aussi fut hospitalisé mais dans un autre service. Les équipes en place préférèrent leur permettre de mettre de la distance dans leur relation plutôt que d'affronter une situation potentiellement explosive. Tous deux ont accepté les soins et évitent ainsi les soins sous contraintes. Se saisiront-ils de cette nouvelle opportunité pour poursuivre le travail entamé ou au contraire demanderont-ils d'ici quelques jours leurs sorties définitives? Ce retour rapide à l'hôpital signe-t-il un échec de la prise en charges ou une nouvelle étape vers un prochain rétablissement? A ces questions je n'ai pas encore les réponses mais peut-être un jour reviendrai-je sur ces prises en charge.
Après un week-end houleux où se mêlèrent disputes, violence et beaucoup d'alcool, les voisins n'eurent d'autres choix que d'appeler les pompiers. Après 24h à dégriser à l'hôpital général, Françoise fut de retour dans le service dans lequel je travaille sans ses 3g82 d'alcoolémie et sans Jean-Michel. Lui aussi fut hospitalisé mais dans un autre service. Les équipes en place préférèrent leur permettre de mettre de la distance dans leur relation plutôt que d'affronter une situation potentiellement explosive. Tous deux ont accepté les soins et évitent ainsi les soins sous contraintes. Se saisiront-ils de cette nouvelle opportunité pour poursuivre le travail entamé ou au contraire demanderont-ils d'ici quelques jours leurs sorties définitives? Ce retour rapide à l'hôpital signe-t-il un échec de la prise en charges ou une nouvelle étape vers un prochain rétablissement? A ces questions je n'ai pas encore les réponses mais peut-être un jour reviendrai-je sur ces prises en charge.
KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
Suzie Q, une fiction autobiographique
mercredi 21 février 2018
la faute à la tapisserie épisode 2/3
L'addictologie est à la médecine ce que la gastronomie est à l'art, une discipline de seconde zone. Alors je ne sais pas si elle entretient d'autres rapports avec l'art culinaire mais histoire de filer la métaphore croyez-moi ou non en addicto je suis une quiche. Mais pas n'importe quelle quiche non, une quiche qui s'améliore, une quiche qui fait des efforts.
C'est à Franck, mon collègue, que je dois tout, c'est lui qui m'a ouvert la voie, qui m'a montré l'importance de notre rôle.
- Tu sais Suzie, les psy n'aiment pas les alcooliques m'a-t-il dit. ça les emmerde de les prendre en charge car ils considèrent que leur place n'est pas à l'HP. Alors rares sont ceux qui se forment aux bonnes pratiques de l'addictologie et pourtant c'est un domaine passionnant à investir. Tu verras les prises en charge en addicto se limitent au minimum syndical. En gros le patient est vu par le médecin une première fois lors de son admission histoire de mettre en place une médication pour éviter tout problème de sevrage. Ensuite si tout va bien, si le patient est discret, ne demande rien, il ne sera probablement pas revu avant sa sortie définitive. Si en revanche ton patient dort mal ou à des angoisses alors il aura peut-être droit à un entretien médical supplémentaire histoire de réajuster le curseur de l'anxiolyse ou de changer le somnifère. Mais voilà en gros à quoi ressemble une prise en charge d'un patient addict. Alors bien sûr c'est un brin caricatural ce que je te dis mais ce qui est important à retenir c'est que ce n'est pas ici qu'on soigne les addicts. On les reçoit, on s'occupe du problème de sevrage et basta. On ne travaille pas leur relation à l'alcool et on ne cherche en aucun cas à modifier leurs pensées dysfonctionnelles et leur comportements.
- ça craint non?
- Je ne sais pas... et je ne jette la pierre à personne mais c'est comme ça. ça fait des années que je suis là, que je vois défiler les médecins et c'est toujours pareil, soit ton patient décide de poursuivre les soins dans une cure spécialisée soit il rentre chez lui après son sevrage et son problème risque de rependre le dessus rapidement.
- Ouais ben je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est un peu triste...
- Peu importe... ce qui est cool en revanche c'est que ça nous laisse à nous IDE un vaste champ à investir. En addicto, tu vas voir, on a carte blanche. Jamais un médecin ne va t'empêcher de voir un patient en entretien ou même de débuter une TCC pour peu que tu y sois formé. De tout façon ce temps que tu passes avec le patient c'est une économie pour le psy, qui lui est demandé de toutes parts. Alors bien entendu il ne s'agit pas de faire n'importe quoi, il faut faire les choses en respectant quelques règles mais franchement si ça t'intéresse tu vas voir y'a matière...
Et la première chose sur laquelle Franck a insisté c'est le lien de confiance soignant-soigné.
Le
lien de confiance est sacré. Il est ce qui nous unit au patient. S'il
est de bonne qualité alors les échanges seront teintés d'honnêteté et le
soin pourra se faire. Si au contraire la confiance du patient en
l'infirmier est nulle alors rien ne se passera. Quand un lien de
confiance est bon, il faut tout faire pour ne pas l’abîmer. Au contraire
il est important de l'entretenir. J'ai un bon lien de confiance avec
Jean-Michel, héritage probable de sa précédente hospitalisation. Comme
il est enclin à discuter, je lui propose une série d'entretiens axés sur
son histoire de vie. C'est pour le moi le début des entretiens
motivationnels où mon objectif ne sera pas tant de connaître les moindre
détails de sa biographie mais de mettre en rapport les éléments
éprouvants de sa vie avec ses consommations d'alcool pour amener
Jean-Michel à la conclusion que l'alcool est son ennemi et qu'un
changement s'impose. En ça je suis grandement aidé la fracture qu'il
présente à la main droite. Elle est la preuve objective que sa conso le
met "dans de beaux draps". La deuxième preuve objective, bien que
moins palpable, je la tiens entre mes mains: le bilan sanguin prélevé
lors de son passage aux urgences est désastreux et montre une atteinte
hépatique sévère. Ces deux éléments permettent déjà de poser les bases
de notre travail.
L'objectivité
à ici toute son importance car le risque d'une subjectivité est
omniprésent. Un discours jugeant ou confrontant fera assurément plus de
mal que de bien. "Vous avez vu votre taux d'alcoolémie, votre foie
est détruit aux 3/4, vous buvez beaucoup trop et je vous l'ai déjà dit
combien de fois, vous n'avez plus le choix soit vous arrêtez soit vous
allez y laisser votre peau!" ça c'est le genre de propos qui risque
de braquer le patient, de rompre le lien de confiance et au final de le
détourner du soin. A l'inverse, un discours comme celui qui suit à plus
de chances de toucher le patient... enfin je l'espère...
"Il y a un truc auquel je crois c'est que les décisions que nous prenons pour nous, nous les prenons parce que nous pensons qu'elles sont bonnes. Je ne crois pas à la stupidité de nos décisions. Celui qui décide de s'enivrer jusqu'à perdre connaissance, je ne crois pas qu'il le fasse de façon stupide. Au contraire je crois qu'il le fait parce que c'est le seule solution pour anesthésier la douleur qu'il ressent. Même s'il sait que c'est mauvais et qu'il le regrettera le lendemain matin, il vide sa bouteille parce que sur le moment c'est l'unique solution pour surmonter l'insupportable et cela s'impose à lui. Je ne suis pas là pour juger ni pour accuser. Pourquoi en vouloir à quelqu'un qui cherche juste à apaiser une souffrance? Je ne sais pas les quantités que vous buvez et à la limite cela m'importe peu mais ce que je vois c'est que votre corps en ressent les effets, il montre des signes de saturation et ce n'est pas bon. L'observation clinique des premiers jours d'hospitalisation montre que vous avez sué à grosses gouttes, vous avez beaucoup tremblé aussi et puis votre bilan sanguin ne ment pas. Outre un taux d'alcoolémie très élevé, votre foie est fortement détérioré. Et puis il y a cette main. Vous seriez-vous cassé la main sans avoir consommé? Alcoolisé, vous me l'avez dit, vous devenez extrêmement impulsif alors qu'à jeun vous ne perdez pas le contrôle de la situation..."
"Il y a un truc auquel je crois c'est que les décisions que nous prenons pour nous, nous les prenons parce que nous pensons qu'elles sont bonnes. Je ne crois pas à la stupidité de nos décisions. Celui qui décide de s'enivrer jusqu'à perdre connaissance, je ne crois pas qu'il le fasse de façon stupide. Au contraire je crois qu'il le fait parce que c'est le seule solution pour anesthésier la douleur qu'il ressent. Même s'il sait que c'est mauvais et qu'il le regrettera le lendemain matin, il vide sa bouteille parce que sur le moment c'est l'unique solution pour surmonter l'insupportable et cela s'impose à lui. Je ne suis pas là pour juger ni pour accuser. Pourquoi en vouloir à quelqu'un qui cherche juste à apaiser une souffrance? Je ne sais pas les quantités que vous buvez et à la limite cela m'importe peu mais ce que je vois c'est que votre corps en ressent les effets, il montre des signes de saturation et ce n'est pas bon. L'observation clinique des premiers jours d'hospitalisation montre que vous avez sué à grosses gouttes, vous avez beaucoup tremblé aussi et puis votre bilan sanguin ne ment pas. Outre un taux d'alcoolémie très élevé, votre foie est fortement détérioré. Et puis il y a cette main. Vous seriez-vous cassé la main sans avoir consommé? Alcoolisé, vous me l'avez dit, vous devenez extrêmement impulsif alors qu'à jeun vous ne perdez pas le contrôle de la situation..."
Jean-Michel
me parle de sa vie d'antan. Sa femme avec qui il buvait et qui lui
foutait la gueule. Il me le raconte avec émotions. Pas facile pour un
homme de reconnaître s'être fait cogner. Il me parle de cet enfant de
moins de 2 ans qu'il a préféré abandonner à sa femme car il n'en pouvait
plus des trempes et des roustes qu'il ramassait. Cette violence il ne
l'a jamais raconté à un soignant. Seul son père était au courant.
L'alcool l'a emporté. Sa fille âgée aujourd'hui d'une vingtaine
d'années, il ne l'a jamais revu. Pourtant elle est sur facebook me
dit-il. Alors il épie son compte jour après jour sans oser lui adresser
un petit mot. Il me parle des ces boulots à la petite semaine qui n'ont
jamais abouti à quelque chose de durable. Alors il s'est mis à dealer et
malheureusement il était doué pour ce business. Des années de deal, pas
le moindre sou épargné. Argent facile, argent trop vite claqué. La
défonce encore et encore. Alcool bien sûr mais crack et héro aussi. La
justice l'a rattrapé en plein vol et c'est en prison qu'il s'est posé. A
sa sortie, après plusieurs années, il a vu ses amis tomber. Coup sur
coup, deux potes, deux cadavres. Il les a vu et a pris sa grande
décision. Dire stop à la drogue. Ne plus vendre, ne plus consommer. Et
depuis il s'y est tenu persuadé que s'il poursuivait il serait le
prochain à se balancer au bout d'une corde. Alors me dit-il c'est peut-être pas si grave
à présent, j'ai fais le plus dur, j'ai arrêté l'héro, j'ai arrêté la
coke. L'alcool, le tabac et le cannabis c'est que dalle à côté non?
Ce
déballage, cette histoire de vie me laisse un peu groggy. Je ne
m'attendais pas à autant de galères. Ce n'est plus un patient que j'ai
assis face à moi mais un être cabossé par des années à prendre des
coups. Je ne sais pas trop comment reprendre la parole. Alors, bête et disciplinée, je tente ce que Franck m'a enseigné,
la valorisation.
- et
bien bravo, vous êtes toujours là après tout ce que vous avez traversé,
toujours debout. C'est formidable d'avoir arrêté ces drogues et ça me
montre bien à quel point vous n'êtes pas cet "échec ambulant" que vous
décrivez. Vous êtes bien plus que cela, vous êtes plein de qualités, de
compétences et de forces. Vous avez mené un combat énorme contre ces
drogues et vous l'avez gagné, ça montre bien que vous n'êtes pas
n'importe qui. Alors pour répondre à votre question, je ne sais pas si
l'alcool, le tabac et le cannabis c'est que dalle, ce qui est sûr c'est
que ces produits sont des drogues et qu'elles créent des dégâts chez ceux qui en abusent. Alors à quoi bon
avoir vaincu héro et crack si c'est pour tomber au combat sous l'effet
de drogue de moindre valeur...
En addictologie "use et abuse" des tâches à domicile m'avait conseillé Franck. Ce sont des exercices qui permettent au patient de poursuivre sa
réflexion entre deux entretiens. On dit "à domicile" quand les prises en charges se font en ambulatoire mais en ce qui me concerne travaillant au sein d'une unité d'admission, j'imagine qu'on peut dire "tâches à l'hôpital". L'idée est de ne pas
faire retomber le soufflet de la motivation et d'amener le patient à
réfléchir à sa situation. Trop souvent nous rencontrons des patients qui
trouvent les journées à l'hôpital terriblement longues. Alors ces exercices
permettent de mettre à profit le temps passé qui est certes long mais
est aussi un temps à distance des problématiques du quotidien. Ce temps
peut donc permettre l'émergence d'un regard neuf sur sa propre
situation.
Avec
Jean-Michel, qui se décrit volontiers comme impulsif et nerveux, j'ai
été surprise de la voir adhérer à ces tâches avec autant d'engouement.
Il faut dire que l'aspect scolaire de ces exercices peut parfois
rebuter certain patients. Une aisance à l'écrit est aussi souvent
requise ce qui laisse là encore certains patients sur le carreau. C'est
donc aux soignants d'adapter les outils afin de ne pas mettre en
difficulté les patients.
Pour Jean-Michel les outils utilisés ont été les suivants:
- le Questionnaire Audit-C qui en dix questions détermine si dépendance il y a,
- la Balance décisionnelle, outil souvent difficile à compléter mais qui aide à clarifier le désir de changement.
(Vous pouvez retrouver ces documents sur ma dropbox, ici pour le questionnaire et là pour la balance.)
Ici
j'essaye d'insister sur la liberté du patient à s'appuyer sur ces
outils ou non. Il ne s'agit en aucun cas d'un devoir à me rendre. Cela
donne quelque chose du genre: "Cette balance décisionnelle, si vous
la trouvez pertinente, remplissez là. Mais faites le pour vous et
uniquement pour vous, ainsi vous le ferez avec un maximum d'honnêteté.
Ne faites rien pour moi, ne cherchez pas à me faire plaisir. Si
néanmoins vous ressentez l'envie de me la montrer pour que nous en
discutions, je suis ouvert. En revanche si vous souhaitez la conserver
pour vous, je ne vous en tiendrai pas rigueur. De plus si vous avez
besoin d'aide pour la compléter je suis à votre disposition."
En face à face lors des entretiens nous avons utilisé:
- le cercle de Prochaska et Di Clemente qui permet au patient de situer dans le processus de changement
-
une grille excel de conversion en verres standards qui permet de
comparer sa propre consommation avec les repères fixés par
l'Organisation Mondiale de la Santé et évite ainsi le sentiment d'être jugé.
- le test MOCA, qui permet de repérer d'éventuelles atteintes cognitives.
(Retrouvez tous ces documents.
- la roue du changement ici
- conversion en verres standards ici
Tous
ces outils utilisés dans le cadre d'entretien motivationnels servent à
faire émerger une attitude de changement. Étonnamment, alors qu'il
disait que l'alcool n'était pas son problème premier, Jean-Michel est
très demandeur. S'il me croise dans le couloir de l'unité, il m'aborde
pour me demander "un nouvel exercice" et bientôt je sens qu'il est temps
de passer à l'étape suivante. En effet après 2 ou 3 semaines de soins,
Jean-Michel est à même de pointer l'alcool comme dénominateur commun à
toutes les galères qu'il a traversé. Que ce soit sa vie de couple, sa
relation avec sa famille, ses projets professionnels, sa vie tout court,
tout est parti en vrille et en sucette à cause de la défonce. Et
l'alcool était toujours là. En grosses quantités. Jean- Michelle
reconnaît et use de termes forts "Je ne contrôle plus rien dans ma
vie quand je suis ivre, c'est l'alcool qui me gouverne. Et comme je suis
bourré presque tous les jours... voilà où j'en suis".
Ce constat n'est pas un constat de défaite amère, bien au contraire. C'est le rebond, le début du changement. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, rien n'est irrémédiable, vous pouvez le reprendre. L'alcool est une prison dont l'on cherche à s'échapper pour retrouver sa liberté. On ne parle plus d'addictologie mais de thérapie de la Liberté. Bim !
Je
demande alors à Jean-Michel de prendre le temps mais de poser par écrit
ce qui sera son objectif par rapport aux produits qu'il consomme. Deux
jours plus tard il me montre sa feuille:
- Alcool: arrêt total
- Tabac: diminuer et continuer avec les patchs et les gommes à mâcher.
- Cannabis: pas de changement.
Et
c'est là, alors que je découvre ses objectifs que je prends conscience
du caractère féminin de son écriture. Cette belle écriture tout en
arrondie et parfaitement lisible ne ressemble pas à celle que devrais
avoir l'écorché de la vie que j'ai face à moi. Je regarde la feuille, je
regarde l'écriture. Je lève les yeux et je regarde mon patient. Je vois
sa main droite, je vois son bandage que j'ai pourtant refait à
plusieurs reprises et je me dis qu'il y a un problème.
- Vous êtes gaucher Jean-Michel?
- Non
- .....
- Ah pour écrire, c'est pas moi, j'ai demandé à Françoise.
La semaine prochaine, nous découvrirons qui est Françoise, l'invitée mystère de notre prise en charge...
KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
mercredi 14 février 2018
La faute à la tapisserie, épisode 1/3
![]() |
A quiet smoke par Neil Moralee |
A l'hôpital psy, nombre de patients vont et viennent. Les lieux, les équipes soignantes sont comme des repères auxquels se raccrocher quand tout fout le camp. Si vous me lisez depuis quelques temps vous avez déjà croisé Jean-Michel dans une chronique en deux parties intitulée "Impro+castor=Thérapie". Vous pouvez la retrouver ici et là !
Jean-Michel est revenu. Abîmé mais de retour. Cela faisait environ deux ans qu'il n'avait pas posé les pieds de ce côté-ci du monde, le monde des oubliés. Je l'avais connu pas bien épais, il nous revenait cachectique. Conséquence d'une rixe entre buveurs, sa main droite était couverte d'un large pansement.
Alors il s'est reposé et ça a duré 4 ou 5 jours. Notre mission première quand nous accueillons un patient alcoolisé est de l'accompagner pour que son sevrage au produit se passe de la meilleure des façons. Notre crainte est l'accident de sevrage plus connu sous le nom de délirium tremens. Pour l'alcoolique en sevrage c'est la pire des complications puisque elle peut conduire au décès, ce qui certes libère un lit, objet fantasmagorique ô combien désiré dans cette époque difficile que traverse l'hôpital public, mais fait râler le cadre du service, voire le cadre sup. Humour à froid... Alors on surveille et on évalue à intervalle régulier. Sans panique puisque cela reste une complication rare dès lors que la surveillance organisée est couplée à une benzo à demie-vie longue de préférence, diazépam pour ne pas le citer. Deux outils sont fréquemment utilisés par les services de soins pour mesurer les complications d'un sevrage: l'index de Cushman ou la grille Ciwa-ar. Si j'ai ma petite préférence pour le Cushman, le Ciwa-ar est quant à lui plus précis.
Je vous partage via ma dropbox la grille de Cushman: ici
Je vous partage via ma dropbox la grille de Cushman: ici
Pour Jean-Michel le sevrage se passe bien. Il connaît le protocole mieux que certains soignants. Tension artérielle, fréquence respiratoire et cardiaque, sueurs et tremblements, rien ne lui échappe. S'il fait un peu la gueule, c'est parce que le doc lui refile du valium, lui qui aime un peu trop le seresta. Mais il comprend que sa dépendance à l'alcool est suffisante et que si on peut éviter de le rendre plus dépendant qu'il n'est ce sera déjà pas si mal....
Je vois Jean-Michel en entretien infirmier après 7 jours d'hospitalisation. J'me requinque tranquille me dit-il. Et c'est vrai qu'il a meilleure mine. Le sevrage physique est quasi terminé et je lui annonce que le gros du boulot peut commencer. Il me regarde avec un air perplexe, lui qui s'imagine déjà dehors, alors je lui explique ce qu'il connaît déjà trop bien. S'il n'y avait qu'une dépendance physique à l'alcool alors ce serait une pathologie plutôt facile à traiter mais voilà elle est bien plus complexe que cela. La dépendance est triple. A la physique s'ajoute la psychologique et la comportementale et pour les traiter pas de pilule miracle mais la nécessité de se retrousser les manches, de se mettre au travail et de devenir l'acteur principal de son rétablissement. Z'aviez rêvé de jouer le premier rôle, on vous le sert sur un plateau!
- Nan mais moi ça va... j'préfère sortir... j'ai plein de merdes à gérer dehors et franchement l'alcool c'est pas le premier de mes problèmes?
- Vous reconnaissez donc que c'est un problème?
- Non sérieux j'arrête quand j'veux. Non mais vraiment... D'ailleurs c'est pas tous les jours que je bois hein!
Aux trans infirmières je suis traversée par de drôles de sensations. J'ai d'un côté l'envie de raconter en détail cet entretien, faire état à mes collègues du peu de motivation à l'arrêt de l'alcool exprimé par Jean-Michel et d'un autre côté j'aimerais faire de la rétention d'information car j'appréhende déjà un discours que je ne connais que trop. J'opte pourtant pour la première solution et dévoile l'entretien tel qu'il s'est déroulé. Et bien sûr il ne faut pas 30 secondes pour qu'une voix s'élève et dise "encore un qu'on ne va pas sauver" bientôt suivi d'un "ouais ben faut qu'il sorte. S'il est pas là pour se soigner, qu'il libère le lit."
Je tente vaguement de faire de l'humour en disant qu'aucun lit n'a été kidnappé mais je ne suis juste pas faite pour la comédie alors je fais un gros plouf et tente de me rattraper en affirmant mon point de vue.
- C'est pas si simple dis-je.
- Quoi? qu'est ce qui n'est pas si simple?
- Ben ça, là, le faire sortir parce qu'il n'a pas encore décidé de devenir abstinent.
- Ben si au contraire ça me semble évident... Les bénéfices secondaires, le social, ça va... ça va un temps mais y'en a marre...
- Tu me dis que s'il n'a pas décidé de changer sa consommation autant qu'il sorte. J'ai bien compris. Moi ce que j'en dis c'est que cette indécision qu'il nous montre est au contraire au cœur de l'hospitalisation, elle est le sens même. C'est notre rôle d'amener Jean-Michel à évoluer et à prendre cette décision de changement. Tu sais c'est comme pour tout, pour une même scène qui se joue, il peut y avoir plusieurs lectures selon le prisme au travers duquel on regarde.
- Hein?
- Non ce que je veux dire, c'est que l'on connaît tous des gens qui ont arrêté alcool, tabac ou autres sans l'aide de personne.
- Oui j'suis d'accord, tu veux en venir où?
- Et bien pour d'autres c'est plus compliqué, ils ont besoin d'accompagnement. Et l'accompagnement c'est nous. Alors si nous, soignants, on ne croit pas au rétablissement du patient, comment crois-tu qu'il puisse s'en sortir? Si alors qu'il est démotivé par des années d'échec à tous niveaux, on lui renvoie par notre façon d'être avec lui, un message comme quoi même nous, nous n'y croyons pas, comment penses-tu que cela va se terminer?
- Et bien justement je n'y crois pas. Il n'a aucune motivation ton patient.
- Oui, il minimise probablement ses conso mais avec le peu de défense qu'il lui reste il se maintient comme il peut au dessus de la ligne de flottaison. Pas évident de s'écrouler face à chaque interlocuteurs alors il tente vaguement de faire bonne figure. Bien sûr ça ne trompe personne et alors... S'il s'écroule il sera encore plus difficile à ramasser... Et pourtant il y a deux ans, lors de sa précédente hospit, crois-moi ou pas, je l'ai vu tenir des propos tout à fait authentique sur son besoin d'aide pour arrêter l'alcool.
- Ouais ben il a bien changé ton patient...
C'est alors qu'intervient Franck. Franck c'est un peu mon super-collègue. Toujours bon pour dispenser une parole pleine de sagesse, arrondir les angles et comme aujourd'hui me sortir du bourbier dans lequel j'aime m'enfoncer.
- S'il te plaît arrête de dire à Suzie "ton" patient, c'est notre patient à nous tous. Par contre oui, oui, cent fois oui, il a changé je suis d'accord avec toi. Enfin pour être plus précis, c'est sa motivation qui a changé. Et c'est le propre de la motivation. La plus grande erreur que nous faisons pour nos patients addicts c'est de croire que leur motivation est un état figé, du genre motivé un jour, motivé toujours. Or c'est exactement l'inverse, la motivation est comme l'une de ces putains de courbes sinusales. tu vois le genre? Avec des sommets et des creux, elle n'est jamais stable. L'essentiel de notre rôle infirmier se situe sur cette courbe dans les phases descendantes ou au creux de la vague. Notre rôle est de relancer la motivation, lui donner le coup de fouet nécessaire pour qu'il se mette dans un processus de changement. Il y a des théories là dessus, c'est ce qu'on appelle l'entretien motivationnel. Mais même sans y être formée je suis sûre que tu peux en comprendre l'essence...
- Donc on répépète... La motivation est une courbe faite de haut et de bas, c'est bien ça?
- Tout à fait!
- Et tu dis que notre rôle est d'intervenir quand le patient est dans le bas de la courbe pour le remotiver.
- Il y a des outils, des grilles, des questionnaires qui existent pour ça. Et il y a surtout un état d'esprit et une façon de mener les entretiens. Ne pas juger, ne pas ordonner. Si déjà on s'en tenait à ça, les choses changeraient. Et puis on doit les valoriser et ce même sur des choses minimes car bien souvent leur confiance en eux-mêmes est tombée au niveau zéro. Des années d'échecs cumulés, ça n'aide pas pour croire en soi.
- Mais c'est hard alors d'intervenir s'il n'y a aucune motivation et aucune confiance en soi.
- Mais personne n'a dit que ce serait facile. Évidemment si ton patient est hyper-motivé, en haut de la courbe, il est probable qu'il n'aura pas besoin de toi ou alors ton rôle sera pour le coup grandement facilité car comme disait Suzie quand quelqu'un est très motivé il peut réussir tout seul.
- Ben je crois que je vais vous laissez faire... Tous les deux vous avez l'air d'y croire, moi ça va demander un peu de temps.
- Et bien utilise ce temps pour lire le livre sur l'entretien motivationnel de Miller & Rollnick et tu verras tu évolueras toi aussi. Sans rancune?
- Sans rancune va!
Comme Jean-Michel ne semble pas presser de demander sa sortie bien qu'il m'en ai parlé, je lui propose de poursuivre nos entretiens, ce qu'il accepte. "Après tout me dit-il, tant qu'à être enfermé ici, autant prendre un peu de temps pour parler."
La semaine prochaine, nous verrons comment se déroulent les premiers entretiens et quels outils peuvent être utilisés en addictologie.
La semaine prochaine, nous verrons comment se déroulent les premiers entretiens et quels outils peuvent être utilisés en addictologie.
mercredi 27 décembre 2017
Avec les alcooliques anonymes
![]() |
par d_marino2001 |
C'était encore une fillette, elle devait avoir une dizaine d'années, pas beaucoup plus. On la disait solitaire. C'est pas tant qu'elle était inhibée mais ce qu'elle aimait c'était être seule, inventer ses propres jeux et nourrir son monde intérieur. Quand ses copines se retrouvaient les mercredis après midi et les samedis au sein d'associations sportives ou artistiques, elle, elle restait chez elle. Ses parents ne la retenaient pas bien au contraire. Et ce qu'elle aimait par dessus tout c'était rêvasser, ne rien faire si ce n'est être allongée à même le sol de son refuge.
Son refuge il était là haut. Dans le vaste grenier. Pour y accéder il fallait depuis le couloir face à sa chambre, ouvrir une trappe et en faire descendre l'escalier escamotable. L'opération délicate était le plus souvent diligentée par un adulte. Si la maison - ancienne - avait au fil des ans bénéficié d'importants travaux de rénovation, le grenier était resté quant à lui figé depuis des décennies.
Avec son sol jonché des souvenirs des anciens occupants des lieux, le grenier était aux yeux de la fillette une véritable caverne d'Ali-Baba. Dans cet espace qui devait avoisiner les 60m², se bousculaient les héritages d'époques révolues. Se côtoyaient ainsi des jeux amochés comme ce robot des eighties dont les rares bruitages ressemblaient à présent à de longues complaintes métalliques et douloureuses. Il y avait aussi plusieurs poupées, torturées et démembrées, qui reposaient à même le parquet poussiéreux. Elles ne suscitaient guère l'envie de jouer à la maman mais plutôt celle de célébrer une messe noire.
Et puis sous cette charpente et cette toiture mal isolée - véritable cagnard en plein été et froid Sibérien en hiver - il y avait les livres et les écrits. Il y en avait partout. En carton, en étagère ou en vrac. On trouvait des manuels et de cahiers scolaires. Si on prenait le temps de les examiner on y découvrait avec délectation les balbutiements de l'écriture encore hésitante d'une gamine des années 50. La France décrite dans les manuels était une France qui déjà aux yeux de la fillette n'existait plus. C'était la France rurale et les phrases décomposées syllabes après syllabes parlaient de la vie à la ferme, de paille et de foins et de bidons de lait.
Il y avait les lettres aussi. Par cartons entiers. Une correspondance amoureuse qui eut laissée songeur bon nombres de gosses issus de la génération Z. Ces lettres ramenaient à une époque où les contacts étaient rares et précieux. Les téléphones portables n'existaient pas, encore moins les smartphones. Ni chat ni sms. Les réseaux sociaux relevaient d'un scénario de science fiction digne de Philip K Dick.
Enfin tout au fond, dans une semi-obscurité, (car une seule ampoule avait pour mission d'éclairer la totalité du grenier) il y avait cette vaste étagère sur laquelle s'empilaient des ouvrages en tous genres. On pouvait tout aussi bien y trouver une collection de romans sentimentaux issus du magazine Nous Deux, que des ouvrages historiques ou des classiques de la littérature.
Ainsi la fillette, jour après jour, s'installa sur les coussins qu'elle avait elle-même agencé pour en faire un divan spacieux. Elle découvrit sous la poussière les atrocités des deux grandes guerres, l'époque de la guerre froide et la chute du mur et sans vraiment les lire elle imagina les mystères et interdits que pouvaient renfermer les œuvres de Dante Alighieri, L'enfer et La Divine Comédie en tête. Elle feuilleta aussi Guerre et Paix, les Frères Karamazov, Boris Godounov ou encore le Revizor. Du Russe mais pas que. Une large place était bien entendue consacrée à la littérature Française. Balzac, Zola, Maupassant, Hugo et toute la fine équipe était réunie au sein de cette bibliothèque. Une couverture marqua particulièrement son attention. C'était celle d'un roman de poche sur laquelle était représenté un lion majestueux. Cette image la faisait voyager. A la façon de Tintin, elle décollait pour l'Afrique pour résoudre mille et uns mystères qu'elle inventait. Ce livre, le Lion de Joseph Kessel, elle ne l'a jamais lu. Du moins pendant son enfance.
C'est de nombreuses années plus tard que je suis tombée par le plus grand des hasards sur le Lion de Kessel. Cette oeuvre faisait partie de mon patrimoine culturel bien que je ne l'ai jamais lu. Il était temps de réparer cette erreur. Kessel fait partie des grands écrivains Français du XXème siècle et bénéficiait en son temps d'une grande reconnaissance. C'était un auteur superstar. Aujourd'hui il est un peu tombé dans l'oubli et est j'imagine moins étudié au collège qu'il ne le fut.
Ce que j'adore chez Kessel , c'est qu'il a la trempe des grands écrivains. Pas le genre de mec à se poser devant son bureau en charentaises et à attendre que l'inspiration viennent frapper à sa porte. Non Kessel est un auteur qui mouille la chemise, qui va à la rencontre de son sujet peu importe si celui-ci soit de l'autre côté du globe. Avant d'être écrivain, Kessel est journaliste. Et avant d'être journaliste, Kessel est un voyageur-aventurier. Il suffit de lire sa biographie pour s'apercevoir que le voyage est dans son ADN. C'est après ma lecture du Lion que j'ai décidé de ne pas en rester là et de lire un second Kessel. J'ai alors découvert que Kessel avait écrit sur l'alcoolisme, sujet qui me passionne tout particulièrement et qui est au cœur de mes pratiques. Aussi avant de me lancer dans la lecture de "l'armée des ombres" ou de "les mains du miracle", je me penchai sur son livre sobrement intitulé "Avec les alcooliques anonymes".
Si Kessel s'est intéressé à la dépendance alcoolique, c'est avant tout parce que sa femme en soufrait elle-même. Michèle O'Brien venait d'une famille Irlandaise où l'alcool était fortement présent à en croire l'article paru dans Libé le 29 janvier 2016. Elle y est décrite comme "une personnalité originale et farouche [... ] qui sous l'effet de la boisson se métamorphosait tantôt en bouffonne vaseuse, tantôt en furie au langage ordurier". Michèle qui, toujours une flasque de whisky en poche, multipliait les esclandres fit 17 séjours en désintoxication entre 1964 et 1978 à la clinique du château de Préville à Orthez.
Alors si la démarche de Joseph - qui préférait qu'on l'appelle Jef - est bien entendu journalistique elle trouve cependant ses fondements dans la culpabilité profonde qu'il ressentait dans l'alcoolisme de sa "beautiful darling". Si lui pouvait se montrer gros buveur, il n'en a semble-t-il jamais souffert. Kessel était en revanche convaincu que c'est à son contact que Michèle était devenue alcoolique. Il nourrissait l'espoir que son reportage sur les AA lui ferait prendre conscience de ses troubles.
Pour mieux comprendre la passion amoureuse entre Kessel et celle qu'il appelait Mike je vous invite à découvrir l'article suivant: http://professionlavie.blogspot.fr/2014/12/profession-1er-grand-reporter.html
Propos rapportés de Michèle aka Mike « A cette époque, nous recevions beaucoup et nous allions beaucoup chez les autres. Ivre, j’avais la langue cruelle, lacérante. Cela faisait souvent scandale. Qu’importe ! me disais-je avec satisfaction. J’étais une lady"
Quant vous travaillez en hôpital psychiatrique, les addicts constituent votre "fond de commerce". Le mésusage de l'alcool ou du tabac est trans-nosographique, on le retrouve chez un nombre très important de patients. La dépendance concerne tout aussi bien les patients aux structures névrotiques que les psychotiques. Souvent on classera volontiers ces patients du côté des borderline sauf si comme moi vous travaillez dans un service ou le psychiatre sous forme d'aveu vous déclare entre deux entretiens "oh...vous savez Suzie, moi il y a bien longtemps que je ne fais plus de clinique...."
De fait, bien souvent abandonné, ces patients sont comme des yo-yos qui vont et qui viennent. Si l'accueil qui leur est réservé est initialement chaleureux, il ira indubitablement en se détériorant, l'équipe médicale et paramédicale plutôt que d'affronter son incapacité soignante projettera son échec thérapeutique sur le patient en appuyant sur ses faiblesses, son soit-disant manque de volonté et sa supposée recherche de bénéfices secondaires... Du grand classique.
Et puisque personnes alcoolo-dépendantes il y a, associations néphalistes il y a aussi... Sans déc, j'adore ce terme "néphaliste" pas vous? ça me fait penser à une bande d'amateurs de timbres. Oui je sais ce sont les philatélistes, j'ai pas dit que je confondais ces termes, juste que ça m'y fait penser, par association d'idées si vous préférez. Imaginez un instant l'association des philatélistes anonymes? Comme ça, de prime abord, on pourrait dire qu'un amateur de timbre est inoffensif et que sa passion est sans danger... mais s'il vous prend l'idée de regarder la saison 3 de l'excellent série Fargo vous comprendrez vite que la quête d'un seul timbre peut vite vous menez dans des eaux troubles... Mais je m'éloigne du sujet... Reprenons! Chaque fois que je reçois un alcoolo-dépendant en hospitalisation je me dis tout seul dans ma petite tête "Untel est arrivé pour sevrage alcoolique, ce serait bien qu'il rencontre les collectionneurs de timbres." Et niaisement je souris...
Paradoxalement j'ai pu constater que l'association néphaliste la plus connue est aussi la moins connue. Je m'explique. Tout le monde connaît les Alcooliques Anonymes. Soignant ou non-soignant. Probablement que sa représentation dans un cinéma sur-représenté en France (le ciné US) y est pour beaucoup. Mais et c'est là le paradoxe peu de personnes en connaissent son fonctionnement et notamment son aspect spirituel voire religieux.
Quand je discute avec mes collègues, rares sont ceux qui opèrent une distinction entre les associations d'anciens buveurs. Vie libre, AA, Alcool Assistance, Croix d'Or, Espoir Amitié etc.. Toutes se fondent en un grand magma unique dénué de nuance et de singularité. Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit - après tout mes collègues et moi bossons en admissions psy et non pas en addictologie - mais bien de souligner le rideau d'opacité qui sépare système de soin et réseau d'anciens buveurs.
Pourtant, plutôt que de voir dans le refus d'un patient de se rendre à une réunion des AA la preuve indubitable d'une volonté de ne pas se soigner justifiant une sortie rapide d'hospitalisation, peut-être qu'une connaissance à minima des principes fondateurs des AA permettrait une autre lecture.
Alors le livre de Kessel permet de rétablir la spécificité des AA. Ecrit à une époque où ce qui venait des States ne pouvait se découvrir en cliquant depuis son salon sur un site officiel mais demandait un effort physique d'investigation aux journalistes, ce livre se lit presque comme un roman grâce à la qualité d'écriture de Kessel. Et puis ce n'est pas un livre lambda sur les AA, non ce livre à réellement participé à l'implantation des AA en France.
Le regard de Kessel est celui d'un curieux qui de prime abord peine à comprendre comment certains hommes peuvent sombrer dans l'alcoolisme alors qui lui, bon buveur, ne s'estime pas en danger.
Alors pour mieux saisir la souffrance Kessel plonge au coeur de la bowery, quartier New-Yorkais invraisemblable où survivent ceux qui touchent le fond. Avec lui nous découvrons les personnalités fondatrices et les principes fondateurs des AA mais aussi les anonymes qui peuplent ce livre.
S'il y a bien un principe que nous Frenchies avons du mal à digérer est l'aspect de dévotion religieuse qui entoure la participation aux réunion des AA. Comme si chaque alcoolique - à la façon d'un Benicio Del Toro dans 21 grammes - devait s'encombrer du poids immense de la culpabilité et se flageller dans un processus rédempteur.
Voici quelques extraits du livre:
Dans notre pays très attaché à la laïcité ce discours à de quoi faire saigner les oreilles. Ainsi j'ai à de nombreuses reprises entendu des patients à qui l'on proposait de se joindre à une réunion des AA organisée sur l'établissement "Hors de question, une vrai secte ces gens-là". Oui les AA provoquent régulièrement des réactions excessives... Pourtant le Dieu auquel les AA nous invitent à nous soumettre est un Dieu "modulable":
Je dois reconnaître que ce principe à moi aussi le don de casser les pieds et pourtant cette croyance en une Puissance Supérieure contribue semble-t-il de façon efficace au rétablissement de nombreux alcooliques et ce depuis des décennies à présent...
Autre chose qui risque de chiffonner les amateurs de clarté scientifique: les approximations étiologiques. Il faut rappeler que les AA ne sont pas une société savante, ni un regroupement d'expert en addictologie mais un groupe d'anciens buveurs. Cela signifie qu'il ne s'agit pas tant de faire preuve d'une précision clinique que de parler vrai, de toucher le buveur de la façon la plus efficace. Ainsi rappelé on comprend mieux le discours qui ramène la dépendance à l'alcool à une simple allergie.
Une idée que je trouve intéressante est celle qui consiste à ne pas se faire de plan sur la comète. Les AA ne demandent pas à leurs membres une abstinence ad vitam aeternam. Non et bien au contraire, le message est limpide:
ou encore:
Cette notion des 24h est intéressante, car quoi de plus difficile, pour celui qui dès son réveil vit pour le produit, dans l'angoisse de se le procurer ou de ne pas en avoir assez, que d'imaginer passer le reste de ses jours sans ce produit qui, s'il le détruit à petit feu, est aussi l'unique remède qu'il a trouvé pour affronter ses angoisses.
Devenir abstinent c'est faire le deuil de la sensation d'ivresse. Si on aborde ce deuil avec un patient, c'est la piste noire thérapeutique assurée, la plus casse-gueule, celle qui risque de développer plus de résistance au changement que de motivation à l'arrêt. Quelque chose du genre : "Vous me dites que vous souhaitez arrêter l'alcool, cela veut dire faire le deuil de la sensation de l'ivresse, plus jamais vous ne connaîtrez cette sensation si particulière, êtes vous réellement prêt à ça? euh... tout compte fait.. non j'vais continuer à me fout' la tête à l'envers"
Pour autant je trouve cette notion des 24h un peu trop limitative. Si l'engagement à vie peut faire peur, un juste milieu peut être intéressant. Travailler sur une semaine, une quinzaine ou un mois est à mon sens souvent bénéfique. D'une part cela permet de transformer l'abstinence en un challenge ou défi "sportif" qui s'il est réussi méritera récompense. S'offrir une place de ciné ou un p'tit resto après 15 jours d'abstinence est très souvent motivant, gratifiant et permet également la restauration d'un semblant de confiance en soi qui la plupart du temps est bien érodée. De plus et c'est là le plus important, le travail thérapeutique sur une courte période permet d'identifier les jours à priori calmes des jours à priori à risque de consommer. Il est en effet très facile de prendre un agenda avec le patient et de lister les jours à risque. "Lundi je suis chez ma mère, je vais l'aider dans l'entretien de son jardin, ça m'évite de penser, en plus je bois jamais quand je suis avec elle, d'ailleurs il n'y a jamais d'alcool à sa maison, en revanche mardi je suis seul toute la journée, là ça risque de tourner dans ma tête, j'vais ruminer des idées négatives et je risque d'ouvrir une bouteille pour me calmer, après c'est surtout samedi je dois voir les copains et tous picolent alors ça va être dur de refuser". En travaillant ainsi on peut non seulement identifier et détecter les jours à fort risque mais une fois cette première étape terminée on peut travailler sur comment y faire face pour justement ne pas consommer. En travaillant uniquement sur 24h, le patient risque de se réveiller un beau matin sans avoir identifié le gros danger que lui tend la journée et de devoir improviser au dernier moment une stratégie pour ne pas consommer.
Enfin l'idée des AA qui me semble la plus pertinente est celle de l'accompagnement qui se résume ainsi:
Intéressante car ainsi résumée elle ne se dissimule pas derrière une intention pseudo-altruiste. Si je t'aide ce n'est pas tant pour t'aider que de m'aider. Oui, en aidant autrui, je m'aide. Extraits:
J'aime beaucoup la sincérité de cette aide qui permet à l'aidant de devenir utile et de donner du sens à son existence, sens qui contribue à son tour au maintien de l'abstinence. Cela permet aussi de garder à l'esprit - même une fois l'abstinence installée depuis de longs mois - que l'on reste fragile et sujet à la rechute. Extrait:
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, tant vous l'aurez compris, je l'ai trouvé passionnant. Bon en même temps il faut savoir s'arrêter. De toute façon pour 10 lecteurs qui auront commencé ce texte combien sont encore là? Levez la main pour voir? ... Ah oui ça fait pas beaucoup tout de même. Alors concluons! Livre ancien, 1960, avec les alcooliques anonymes, n'a pas qu'un intérêt historique. Pour celui qui rend en charge les malades alcooliques, ce livre donne la possibilité via les nombreux témoignages qui y sont réunis de saisir la souffrance profonde de l'alcoolique, sa solitude mais aussi l'espoir que peut susciter une association d'anciens buveurs. Surtout ce livre permet de mieux comprendre la singularité de ce mouvement, les AA. Une meilleure compréhension, une connaissance des 12 principes et à n'en pas douter ce sont les échanges et les entretiens avec nos patients qui s'en trouveront améliorés.
(pour en savoir plus et vous procurer ce livre: https://www.babelio.com/livres/Kessel-Avec-les-alcooliques-anonymes/90460 )
KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
Enfin tout au fond, dans une semi-obscurité, (car une seule ampoule avait pour mission d'éclairer la totalité du grenier) il y avait cette vaste étagère sur laquelle s'empilaient des ouvrages en tous genres. On pouvait tout aussi bien y trouver une collection de romans sentimentaux issus du magazine Nous Deux, que des ouvrages historiques ou des classiques de la littérature.
Ainsi la fillette, jour après jour, s'installa sur les coussins qu'elle avait elle-même agencé pour en faire un divan spacieux. Elle découvrit sous la poussière les atrocités des deux grandes guerres, l'époque de la guerre froide et la chute du mur et sans vraiment les lire elle imagina les mystères et interdits que pouvaient renfermer les œuvres de Dante Alighieri, L'enfer et La Divine Comédie en tête. Elle feuilleta aussi Guerre et Paix, les Frères Karamazov, Boris Godounov ou encore le Revizor. Du Russe mais pas que. Une large place était bien entendue consacrée à la littérature Française. Balzac, Zola, Maupassant, Hugo et toute la fine équipe était réunie au sein de cette bibliothèque. Une couverture marqua particulièrement son attention. C'était celle d'un roman de poche sur laquelle était représenté un lion majestueux. Cette image la faisait voyager. A la façon de Tintin, elle décollait pour l'Afrique pour résoudre mille et uns mystères qu'elle inventait. Ce livre, le Lion de Joseph Kessel, elle ne l'a jamais lu. Du moins pendant son enfance.
***
*
C'est de nombreuses années plus tard que je suis tombée par le plus grand des hasards sur le Lion de Kessel. Cette oeuvre faisait partie de mon patrimoine culturel bien que je ne l'ai jamais lu. Il était temps de réparer cette erreur. Kessel fait partie des grands écrivains Français du XXème siècle et bénéficiait en son temps d'une grande reconnaissance. C'était un auteur superstar. Aujourd'hui il est un peu tombé dans l'oubli et est j'imagine moins étudié au collège qu'il ne le fut.
Ce que j'adore chez Kessel , c'est qu'il a la trempe des grands écrivains. Pas le genre de mec à se poser devant son bureau en charentaises et à attendre que l'inspiration viennent frapper à sa porte. Non Kessel est un auteur qui mouille la chemise, qui va à la rencontre de son sujet peu importe si celui-ci soit de l'autre côté du globe. Avant d'être écrivain, Kessel est journaliste. Et avant d'être journaliste, Kessel est un voyageur-aventurier. Il suffit de lire sa biographie pour s'apercevoir que le voyage est dans son ADN. C'est après ma lecture du Lion que j'ai décidé de ne pas en rester là et de lire un second Kessel. J'ai alors découvert que Kessel avait écrit sur l'alcoolisme, sujet qui me passionne tout particulièrement et qui est au cœur de mes pratiques. Aussi avant de me lancer dans la lecture de "l'armée des ombres" ou de "les mains du miracle", je me penchai sur son livre sobrement intitulé "Avec les alcooliques anonymes".
Si Kessel s'est intéressé à la dépendance alcoolique, c'est avant tout parce que sa femme en soufrait elle-même. Michèle O'Brien venait d'une famille Irlandaise où l'alcool était fortement présent à en croire l'article paru dans Libé le 29 janvier 2016. Elle y est décrite comme "une personnalité originale et farouche [... ] qui sous l'effet de la boisson se métamorphosait tantôt en bouffonne vaseuse, tantôt en furie au langage ordurier". Michèle qui, toujours une flasque de whisky en poche, multipliait les esclandres fit 17 séjours en désintoxication entre 1964 et 1978 à la clinique du château de Préville à Orthez.
Alors si la démarche de Joseph - qui préférait qu'on l'appelle Jef - est bien entendu journalistique elle trouve cependant ses fondements dans la culpabilité profonde qu'il ressentait dans l'alcoolisme de sa "beautiful darling". Si lui pouvait se montrer gros buveur, il n'en a semble-t-il jamais souffert. Kessel était en revanche convaincu que c'est à son contact que Michèle était devenue alcoolique. Il nourrissait l'espoir que son reportage sur les AA lui ferait prendre conscience de ses troubles.
Pour mieux comprendre la passion amoureuse entre Kessel et celle qu'il appelait Mike je vous invite à découvrir l'article suivant: http://professionlavie.blogspot.fr/2014/12/profession-1er-grand-reporter.html
Propos rapportés de Michèle aka Mike « A cette époque, nous recevions beaucoup et nous allions beaucoup chez les autres. Ivre, j’avais la langue cruelle, lacérante. Cela faisait souvent scandale. Qu’importe ! me disais-je avec satisfaction. J’étais une lady"
Quant vous travaillez en hôpital psychiatrique, les addicts constituent votre "fond de commerce". Le mésusage de l'alcool ou du tabac est trans-nosographique, on le retrouve chez un nombre très important de patients. La dépendance concerne tout aussi bien les patients aux structures névrotiques que les psychotiques. Souvent on classera volontiers ces patients du côté des borderline sauf si comme moi vous travaillez dans un service ou le psychiatre sous forme d'aveu vous déclare entre deux entretiens "oh...vous savez Suzie, moi il y a bien longtemps que je ne fais plus de clinique...."
De fait, bien souvent abandonné, ces patients sont comme des yo-yos qui vont et qui viennent. Si l'accueil qui leur est réservé est initialement chaleureux, il ira indubitablement en se détériorant, l'équipe médicale et paramédicale plutôt que d'affronter son incapacité soignante projettera son échec thérapeutique sur le patient en appuyant sur ses faiblesses, son soit-disant manque de volonté et sa supposée recherche de bénéfices secondaires... Du grand classique.
Et puisque personnes alcoolo-dépendantes il y a, associations néphalistes il y a aussi... Sans déc, j'adore ce terme "néphaliste" pas vous? ça me fait penser à une bande d'amateurs de timbres. Oui je sais ce sont les philatélistes, j'ai pas dit que je confondais ces termes, juste que ça m'y fait penser, par association d'idées si vous préférez. Imaginez un instant l'association des philatélistes anonymes? Comme ça, de prime abord, on pourrait dire qu'un amateur de timbre est inoffensif et que sa passion est sans danger... mais s'il vous prend l'idée de regarder la saison 3 de l'excellent série Fargo vous comprendrez vite que la quête d'un seul timbre peut vite vous menez dans des eaux troubles... Mais je m'éloigne du sujet... Reprenons! Chaque fois que je reçois un alcoolo-dépendant en hospitalisation je me dis tout seul dans ma petite tête "Untel est arrivé pour sevrage alcoolique, ce serait bien qu'il rencontre les collectionneurs de timbres." Et niaisement je souris...
Paradoxalement j'ai pu constater que l'association néphaliste la plus connue est aussi la moins connue. Je m'explique. Tout le monde connaît les Alcooliques Anonymes. Soignant ou non-soignant. Probablement que sa représentation dans un cinéma sur-représenté en France (le ciné US) y est pour beaucoup. Mais et c'est là le paradoxe peu de personnes en connaissent son fonctionnement et notamment son aspect spirituel voire religieux.
Quand je discute avec mes collègues, rares sont ceux qui opèrent une distinction entre les associations d'anciens buveurs. Vie libre, AA, Alcool Assistance, Croix d'Or, Espoir Amitié etc.. Toutes se fondent en un grand magma unique dénué de nuance et de singularité. Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit - après tout mes collègues et moi bossons en admissions psy et non pas en addictologie - mais bien de souligner le rideau d'opacité qui sépare système de soin et réseau d'anciens buveurs.
Pourtant, plutôt que de voir dans le refus d'un patient de se rendre à une réunion des AA la preuve indubitable d'une volonté de ne pas se soigner justifiant une sortie rapide d'hospitalisation, peut-être qu'une connaissance à minima des principes fondateurs des AA permettrait une autre lecture.
Alors le livre de Kessel permet de rétablir la spécificité des AA. Ecrit à une époque où ce qui venait des States ne pouvait se découvrir en cliquant depuis son salon sur un site officiel mais demandait un effort physique d'investigation aux journalistes, ce livre se lit presque comme un roman grâce à la qualité d'écriture de Kessel. Et puis ce n'est pas un livre lambda sur les AA, non ce livre à réellement participé à l'implantation des AA en France.
Le regard de Kessel est celui d'un curieux qui de prime abord peine à comprendre comment certains hommes peuvent sombrer dans l'alcoolisme alors qui lui, bon buveur, ne s'estime pas en danger.
"il m'était arrivé de dépasser la mesure plus d'une fois. Il m'était arrivé même d'aller jusqu'à l'inconscience, jusqu'à l'absurde, le ridicule et l'odieux. Après ces excès, j'avais connus des réveils terribles. Mais les bons souvenirs l'emportaient de loin sur les mauvais. Et quand je pensais à toutes ces heures d'allégresse intense, d'ardente amitié, de communion généreuse que j'avais connues aussi bien en escadrille que chez les tziganes de Paris ou train blindé sibérien, ou sur un voilier en mer Rouge, ou encore dans une baraque de la Terre de Feu, et que je devais à l'alcool - je ne pouvais m'empêcher de considérer ce dernier comme un sûr et joyeux compagnon tout au long de l'existence."
Alors pour mieux saisir la souffrance Kessel plonge au coeur de la bowery, quartier New-Yorkais invraisemblable où survivent ceux qui touchent le fond. Avec lui nous découvrons les personnalités fondatrices et les principes fondateurs des AA mais aussi les anonymes qui peuplent ce livre.
"J'ai eu besoin d'alcool pour trouver le courage d'aller aux chantiers, puis pour avoir la main sûre. J'étais saoul tout le temps, quoi! (...) Aucune jeune fille propre ne voulait plus sortir avec moi. J'ai bu davantage. Mon patron a fini, malgré sa patience, par me mettre à la porte. J'étais bon ouvrier, j'ai trouvé de l'embauche, jamais pour longtemps à cause de la gnôle. Comme il m'en fallait toujours davantage et que je chômais de plus en plus, j'achetais la moins chère, le vrai poison. Alors tout m'a paru sans importance - vêtements, apparence, santé. Je suis devenu un de la Bowery"
"Je n'essaierai pas de faire croire, dit-il, que cela a été plaisant. Mais est-ce que les angoisses de l'alcool, et les tremblements et les ulcères et la vermine, et le DT c'est plaisant? J'ai souffert, c'est sûr, mais une fois pour toutes. Et j'ai été soutenu par les Alcoholics Anonymous, chaque jour, chaque nuit. Ils m'ont donné les moyens, les recettes, pour passer le plus dur. Et j'ai un job et j'aime ma nourriture, j'ai même des amis... Je vis de nouveau..."
Voici quelques extraits du livre:
"Il n'y a qu'une protection et une seule qui puisse veiller sans défaillance, jour et nuit, sur l'alcoolique, le sauver de lui-même jusqu'à la fin de ses jours. Parce qu'elle n'appartient pas à la créature humaine. Parce qu'elle est le fait d'une Puissance Supérieure, divine."
"Elle exige que l'on reconnaisse l'existence d'une Puissance Supérieure, qu'on ressente dans son âme la présence et que l'on se soumette à son décret souverain"
"Le premier consiste à reconnaître son impuissance à dominer l'alcool et à gouverner sa vie. Le deuxième est de croire qu'une Puissance Supérieure peut lui rendre sa vie. Le troisième est de prendre la décision de remettre sa volonté et sa vie entre les mains de Dieu, "tel qu'il le conçoit".
Dans notre pays très attaché à la laïcité ce discours à de quoi faire saigner les oreilles. Ainsi j'ai à de nombreuses reprises entendu des patients à qui l'on proposait de se joindre à une réunion des AA organisée sur l'établissement "Hors de question, une vrai secte ces gens-là". Oui les AA provoquent régulièrement des réactions excessives... Pourtant le Dieu auquel les AA nous invitent à nous soumettre est un Dieu "modulable":
"Ces gens m'ont encore enseigné que si je voulais avoir la force de suivre ces préceptes, il me fallait prier Dieu. Mais que ce Dieu ne devait pas être conforme à une image imposée depuis des siècles, que j'étais libre de concevoir à ma guise et que, même si je ne croyais pas à un Dieu, même de cette manière, je devais essayer de prier le Dieu qui pourrait être et me donner le courage nécessaire."
"Ebby annonça paisiblement les conditions de la recouvrance. Admettre sa défaite absolue. Devenir honnête vis à vis de soi-même. Avouer ses faiblesses à quelqu'un d'autre. Réparer les torts qu'on a causés. Essayer de faire don de soi-même dans désir de récompense. Prier Dieu, quelle que soit votre conception de lui, ou même à titre de simple expérience."
"Nous accepterions le Diable lui-même, s'il était alcoolique et avait besoins de nous, dit Bill W..."
"on ne devient pas alcoolique. on naît alcoolique. Mais ce fait congénital n'avait rien à voir avec un vice héréditaire - car beaucoup d'intoxiqués sont nés de parents sobres (...) Bref l'alcoolisme (...) était une prédisposition qui relevait du domaine encore mal connu, souvent inexplicable, de l'allergie, de l'intolérance organique."
"Nous savons tous, dit-il, que l'usage du sucre est inoffensif et même favorable à la plupart des gens mais que, pour certains, il est dangereux et peut devenir funeste. Ceux-là sont nés avec une prédisposition au diabète. (...) Leur allergie, alors, est reconnue et ils sont mis au régime. Tout est pareil chez l'alcoolique; la prédisposition congénitale, l'allergie, la discipline nécessaire."
Une idée que je trouve intéressante est celle qui consiste à ne pas se faire de plan sur la comète. Les AA ne demandent pas à leurs membres une abstinence ad vitam aeternam. Non et bien au contraire, le message est limpide:
"ne pas toucher à l'alcool juste pour aujourd'hui: demain est un autre jour"
ou encore:
"Surtout pas de grandes résolutions, pas d'engagements définitifs à l'égard de vous-même. Ne vous jurez pas de ne plus jamais boire. Rien que d'y penser, on est pris de panique. Dites-vous seulement: je ne toucherai pas à l'alcool pendant 24 heures. C'est tout. 24h. Ne pensez pas à un moment de plus. Et quand le premier jour sera passé, dites-vous: "Encore 24h. Ce n'est pas si terrible, je l'ai déjà fait. Puis, on verra bien..." Vivez sur 24h: première règle. La deuxième: venez aussi souvent que vous le pouvez aux réunions."
Cette notion des 24h est intéressante, car quoi de plus difficile, pour celui qui dès son réveil vit pour le produit, dans l'angoisse de se le procurer ou de ne pas en avoir assez, que d'imaginer passer le reste de ses jours sans ce produit qui, s'il le détruit à petit feu, est aussi l'unique remède qu'il a trouvé pour affronter ses angoisses.
"boire pour un alcoolique n'a jamais été un plaisir, mais une absolue nécessité, le seul recours qui lui était laissé pour ne pas devenir fou d'angoisse, pour faire taire, momentanément, un e douleur d'être intolérable, pour se sentir pendant quelques instants, en sécurité dans une zone frontière qui n'est ni la vie ni la mort"
Devenir abstinent c'est faire le deuil de la sensation d'ivresse. Si on aborde ce deuil avec un patient, c'est la piste noire thérapeutique assurée, la plus casse-gueule, celle qui risque de développer plus de résistance au changement que de motivation à l'arrêt. Quelque chose du genre : "Vous me dites que vous souhaitez arrêter l'alcool, cela veut dire faire le deuil de la sensation de l'ivresse, plus jamais vous ne connaîtrez cette sensation si particulière, êtes vous réellement prêt à ça? euh... tout compte fait.. non j'vais continuer à me fout' la tête à l'envers"
Pour autant je trouve cette notion des 24h un peu trop limitative. Si l'engagement à vie peut faire peur, un juste milieu peut être intéressant. Travailler sur une semaine, une quinzaine ou un mois est à mon sens souvent bénéfique. D'une part cela permet de transformer l'abstinence en un challenge ou défi "sportif" qui s'il est réussi méritera récompense. S'offrir une place de ciné ou un p'tit resto après 15 jours d'abstinence est très souvent motivant, gratifiant et permet également la restauration d'un semblant de confiance en soi qui la plupart du temps est bien érodée. De plus et c'est là le plus important, le travail thérapeutique sur une courte période permet d'identifier les jours à priori calmes des jours à priori à risque de consommer. Il est en effet très facile de prendre un agenda avec le patient et de lister les jours à risque. "Lundi je suis chez ma mère, je vais l'aider dans l'entretien de son jardin, ça m'évite de penser, en plus je bois jamais quand je suis avec elle, d'ailleurs il n'y a jamais d'alcool à sa maison, en revanche mardi je suis seul toute la journée, là ça risque de tourner dans ma tête, j'vais ruminer des idées négatives et je risque d'ouvrir une bouteille pour me calmer, après c'est surtout samedi je dois voir les copains et tous picolent alors ça va être dur de refuser". En travaillant ainsi on peut non seulement identifier et détecter les jours à fort risque mais une fois cette première étape terminée on peut travailler sur comment y faire face pour justement ne pas consommer. En travaillant uniquement sur 24h, le patient risque de se réveiller un beau matin sans avoir identifié le gros danger que lui tend la journée et de devoir improviser au dernier moment une stratégie pour ne pas consommer.
Enfin l'idée des AA qui me semble la plus pertinente est celle de l'accompagnement qui se résume ainsi:
"pour rester sobre un alcoolique à besoin d'aider un autre alcoolique."
"... son instinct le plus essentiel lui disait que, en essayant d'aider les autres, c'était lui le premier qu'il aidait."
" L'abstinence lui avait été si facile, si légère parce que chaque jour il avait essayé de rendre des alcooliques à la sobriété. En tâchant de les aider, il travaillait à son propre salut."
" il faut amener les gens comme moi à l'état de misère absolue où je me suis trouvé. Mais sans les soumettre à une pression morale. C'est d'eux-mêmes qu'ils doivent parvenir à cette conscience désespérée. Et cela n'est possible que s'ils entendent un autre alcoolique, aussi gravement atteint, leur parler de soi. Par mon exemple, leur faire sentir, toucher ce vide, ce néant absolu".
J'aime beaucoup la sincérité de cette aide qui permet à l'aidant de devenir utile et de donner du sens à son existence, sens qui contribue à son tour au maintien de l'abstinence. Cela permet aussi de garder à l'esprit - même une fois l'abstinence installée depuis de longs mois - que l'on reste fragile et sujet à la rechute. Extrait:
" A condition de garder sans cesse vive et comme saignante la mémoire de ses souffrances, de sa dégradation et de la mettre au service de tous les hommes. alors, peut-être, en effet, un alcoolique a-t-il plus de chance qu'un autre de devenir sel de la terre."
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, tant vous l'aurez compris, je l'ai trouvé passionnant. Bon en même temps il faut savoir s'arrêter. De toute façon pour 10 lecteurs qui auront commencé ce texte combien sont encore là? Levez la main pour voir? ... Ah oui ça fait pas beaucoup tout de même. Alors concluons! Livre ancien, 1960, avec les alcooliques anonymes, n'a pas qu'un intérêt historique. Pour celui qui rend en charge les malades alcooliques, ce livre donne la possibilité via les nombreux témoignages qui y sont réunis de saisir la souffrance profonde de l'alcoolique, sa solitude mais aussi l'espoir que peut susciter une association d'anciens buveurs. Surtout ce livre permet de mieux comprendre la singularité de ce mouvement, les AA. Une meilleure compréhension, une connaissance des 12 principes et à n'en pas douter ce sont les échanges et les entretiens avec nos patients qui s'en trouveront améliorés.
(pour en savoir plus et vous procurer ce livre: https://www.babelio.com/livres/Kessel-Avec-les-alcooliques-anonymes/90460 )
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