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mardi 24 avril 2018

les frottements du coeur de Katia Ghanty




Voilà un livre qui n'aurait jamais dû échoir sur ma table de chevet... Je lis du roman (beaucoup), des essais et manuels afférents à la psy en général, au développement personnel en particulier (de temps en temps) mais des témoignages rarement. 

Alors quand l'on m'a offert ce livre je me suis demandé en quoi celui ci pouvait m'intéresser. Un journal hospitalier ok mais moi mon truc c'est la psy et ce qui se passe derrière les murs d'un service de réa ce n'est à priori pas vraiment mon kiff. Mes stages dans ces services que l'on disait actifs (ah ah ah, la belle blague!!) par opposition à la psy qui serait donc passive (oui douce blague, venez faire un tour dans un service d'admission adulte, où 25 patients en crise attendent sans "jamais" voir un doc qu'on stabilise leur folie) sont loin et j'ai aucune envie d'y retourner. Pourtant. Pourtant...

Voilà un livre qui sous couvert de pathologie cardiaque parle en fait plus de souffrance morale, de santé mentale bousculée, d'un psychisme mis à rude épreuve, de l'incertitude du futur, de l'expérience de la solitude (même en étant bien entourée) face à son angoisse. Faire le deuil d'une vie en bonne santé pour se découvrir fragile et mortelle. Rien que ça....

Tout commence par une grippe chez une jeune femme. Une grippe dont le retentissement somatique  touchera le cœur et nécessitera une hospitalisation d'urgence. Le choc cardiogénique qui s'ensuivra imposera à l'équipe médicale une assistance circulatoire via la pose d'une ECMO (Extracorporelle Membrane oxygénation) qui se fera - au grand dam de la patiente - sans anesthésie. Bonjour souffrance, où l'envie de coter sa douleur à 11 sur une échelle qui s'arrête à 10...

Il y aurait beaucoup de choses à dire à propos de ce livre et du vécu de son auteure Mme Katia Ghanty mais ce qui m'a particulièrement intéressé c'est (forcément) ce qui attrait au rôle infirmier.   

Il y a tout d'abord ce que j'appelle les ruptures d'empathie. Nous le savons, toute la grandeur de notre métier est liée à notre capacité à éprouver ce que vit le patient. Sans se mettre en place mais en étant à ses côtés, comprendre ses états émotionnels. Alors en théorie c'est simple mais en pratique c'est d'une complexité sans nom. Car pour empathique qu'elle soit, une infirmière n'en demeure pas moins humaine et officiant dans un environnement ô combien stressant il est extrêmement difficile de ne pas se laisser envahir par ses propres états émotionnels sur les 8, 10 ou 12h que dure une journée de travail. L'idée d'une IDE réceptacle à souffrance clos et scellé qui accueillerait chambre après chambre les angoisses de ses patients est un idéal impossible à atteindre. Le réceptacle s'est depuis longtemps fissuré et l'IDE exprime aussi ses difficultés et son stress ce qui donne lieu à des scènes parfois cocasses si l'on se place du côté soignant, parfois humiliantes si l'on se place du côté patient. On trouvera ainsi l'exemple de la pose d'une sonde urinaire où les soignantes ne trouvant pas "la bonne ouverture" (p.33) gloussent de cette situation tandis que la patiente nue se sent honteuse. 

"Elles se marrent de plus belle. Elle se marrent et c'est normal: pour elles c'est une journée comme les autres, c'est leur travail, leur quotidien. Je mesure le gouffre qui nous sépare, elles et moi et à quel point je suis seule au monde à cet instant." (p.34). Elle est là la rupture d'empathie. Là où l'empathie crée la proximité, la rupture la fracture et crée le gouffre.

Ce sentiment de solitude que l'auteure évoque à plusieurs reprises me fait penser à des barrières invisibles qui existerait entre la personne coincée dans son lit et toutes les personnes s'afférant autour d'elle, famille comme soignants. Limitée dans ses mouvements, son univers s'est en quelques heures considérablement réduit pour ne plus être qu'une simple chambre voir un simple lit. Ces barrières invisibles l'isolent d'une telle façon que peu importe la dose d'empathie avec laquelle les visiteurs viennent il y aura toujours ce fossé entre elle - pour qui même le wc et la salle d'eau - sont des inaccessibles et eux qui sans en mesurer l'extraordinaire chance connaissent l'au-delà. Enfin on se comprend hein! Pas l'au-delà au sens biblique du terme mais l'au-delà... de la porte! Ils connaissent (familles et soignants) le couloir du service (quelle chance!) la petite musique de l'ascenseur (quelle aubaine!) le brouhaha du hall de l'hôpital (génial!) et l'atmosphère du parking (même pollué par les gaz d'échappement, ça fait rêver quand on est coincé sur un lit)  

"Je réalise que je fais désormais partie d'une autre réalité, celle de mon lit d'hôpital, et que toutes les personnes qui m'entourent, malgré leur soutien exceptionnel qu'elles m'apportent, ne pourront jamais entrer vraiment dans cette réalité-là. Je serai toujours seule allongée sur ce lit, pendant que l'entourage se tient bien debout" [...] "nous évoluons maintenant dans des dimensions parallèles, à la fois proches et terriblement éloignées. On peut toujours se voir, se parler, de part et d'autre d'un grand mur invisible, mais il n'y a aucun passage possible d'une dimension à l'autre. Je suis seule." (p.65)

Et le gouffre qui sépare la patiente du reste du monde n'a de cesse de croître à mesure que s'installe ce sentiment désagréable d'être devenue un objet. C'est probablement un éprouvé que connaît la plupart des personnes hospitalisé. "Je n'en peux plus de ces mains qui me tournent et me retournent comme un objet inanimé. [...] Mais peut-être qu'il est nécessaire aux équipes de réanimation de prendre un peu les patients pour des objets, après tout... [...] Peut-être que mon statut de bibelot est nécessaire à ma survie." (p.108)  Mais cette objetisation de la patiente n'est pas que physique. elle est aussi intellectuelle dans la façon dont les décisions quant à sa prise en charge sont prise, dans la façon de l'écarter de son projet de soins, dans les explications techniques parfois justement trop techniques. Pour moi qui officie en psy, c'est le grand écart. Là où nous tentons de mettre (pas toujours loin s'en faut...) le patient au coeur de son projet, en le ramenant à son rôle d'expert de sa propre vie, ici c'est l'inverse, le patient semble subir mais après tout peut-on faire autrement. "Madame, votre coeur risque de s’arrêter, vous risquez d'y passer alors la question que nous médecins nous nous posons est qu'en pensez vous, que souhaitez vous faire car après tout c'est vous l'experte de votre vie? "

Alors pour remettre un peu d'humanité dans un monde qui en semble parfois dépourvu il reste les petites attentions des soignants qui font toute la différence. Combler le gouffre et rappeler au patient qu'il est sujet et non bibelot. C'est la grande force de certaines infirmières. Le travail sur le rôle prescrit est très important en hôpital général. Et bien souvent il se fait - me semble-t-il - au détriment du rôle propre de l'infirmière. Alors ne pas l'oublier ce rôle propre, savoir l'investir ou le réinvestir est une grande qualité probablement très peu reconnue par les hiérarchies mais terriblement apprécié par les patients. A ce titre l'épisode du shampoing est formidable. La difficulté insurmontable que semble pour certains représenter un lavage de cheveux dans un service ou pourtant le pose d'une circulation extra-corporelle semble presque easy, est symptomatique de la perception de notre métier et nos missions. A cette question "puis-je avoir un shampoing?" le champ de réponses est vaste, pas le temps, pas le matériel, pas de protocole etc... Et pourtant le miracle se produit quand une IDE vient se proposer avec cette phrase toute simple "tout est possible en réa, il suffi de s'arranger." (p.118)

Cette même IDE qui par ses petites attentions a priori anodines rend le quotidien moins insupportable pour la patiente. "Je crois que si cette infirmière s'occupait de moi tous les jours, tout me parîtrait moins pénible." (p.122)

Même si j'y ai trouvé quelques longueurs sur la fin, voilà un livre que je conseille volontiers à mes collègues soignant. En effet à sa lecture difficile de ne pas interroger sa propre pratique et la remettre en question. Chacun en retirera sans doute quelque chose. Pour ma part ma leçon est la suivante: Ce qui est ordinaire pour moi (venir travailler à l'hôpital)ne l'est pas pour les patients. Au contraire tout relève de l'expérience extraordinaire, expérience qui mérite d'être accompagnée et soutenue. 

Bonne lecture,

KissKiss,
Suzie Q, une fiction autobiographique









mercredi 27 décembre 2017

Avec les alcooliques anonymes

par d_marino2001


( W A R N I N G. Ma vie a quelque chose de passionnant... enfin pour moi... et encore... Donc, pas de souci, je comprends que te perdre dans les méandres et vicissitudes de mon enfance ne t'intéresse guère. Lecteur te voilà prévenu, saute directement au 7ème paragraphe juste après les *** (désolé je ne sais pas faire un lien web...) pour entrer dans le vif de cet article sinon ce sera à tes risques et périls mais quelque soit ton choix sois le bienvenu in my world!)



C'était encore une fillette, elle devait avoir une dizaine d'années, pas beaucoup plus. On la disait solitaire. C'est pas tant qu'elle était inhibée mais ce qu'elle aimait c'était être seule, inventer ses propres jeux et nourrir son monde intérieur. Quand ses copines se retrouvaient les mercredis après midi et les samedis au sein d'associations sportives ou artistiques, elle, elle restait chez elle. Ses parents ne la retenaient pas bien au contraire. Et ce qu'elle aimait par dessus tout c'était rêvasser, ne rien faire si ce n'est être allongée à même le sol de son refuge.

Son refuge il était là haut. Dans le vaste grenier. Pour y accéder il fallait depuis le couloir face à sa chambre, ouvrir une trappe et en faire descendre l'escalier escamotable. L'opération délicate était le plus souvent diligentée par un adulte. Si la maison - ancienne - avait au fil des ans bénéficié d'importants travaux de rénovation, le grenier était resté quant à lui figé depuis des décennies.

Avec son sol jonché des souvenirs des anciens occupants des lieux, le grenier était aux yeux de la fillette une véritable caverne d'Ali-Baba. Dans cet espace qui devait avoisiner les 60m², se bousculaient les héritages d'époques révolues. Se côtoyaient ainsi des jeux amochés comme ce robot des eighties dont les rares bruitages ressemblaient à présent à de longues complaintes métalliques et douloureuses. Il y avait aussi plusieurs poupées, torturées et démembrées, qui reposaient à même le parquet poussiéreux. Elles ne suscitaient guère l'envie de jouer à la maman mais plutôt celle de célébrer une messe noire. 

Et puis sous cette charpente et cette toiture mal isolée - véritable cagnard en plein été et froid Sibérien en hiver - il y avait les livres et les écrits. Il y en avait partout. En carton, en étagère ou en vrac. On trouvait des manuels et de cahiers scolaires. Si on prenait le temps de les examiner on y découvrait avec délectation les balbutiements de l'écriture encore hésitante d'une gamine des années 50. La France décrite dans les manuels était une France qui déjà aux yeux de la fillette n'existait plus. C'était la France rurale et les phrases décomposées syllabes après syllabes parlaient de la vie à la ferme, de paille et de foins et de bidons de lait. 

Il y avait les lettres aussi. Par cartons entiers. Une correspondance amoureuse qui eut laissée songeur bon nombres de gosses issus de la génération Z. Ces lettres ramenaient à une époque où les contacts étaient rares et précieux. Les téléphones portables n'existaient pas, encore moins les smartphones. Ni chat ni sms. Les réseaux sociaux relevaient d'un scénario de science fiction digne de Philip K Dick.

Enfin tout au fond, dans une semi-obscurité, (car une seule ampoule avait pour mission d'éclairer la totalité du grenier) il y avait cette vaste étagère sur laquelle s'empilaient des ouvrages en tous genres. On pouvait tout aussi bien y trouver une collection de romans sentimentaux issus du magazine Nous Deux, que des ouvrages historiques ou des classiques de la littérature.

Ainsi la fillette, jour après jour, s'installa sur les coussins qu'elle avait elle-même agencé pour en faire un divan spacieux. Elle découvrit sous la poussière les atrocités des deux grandes guerres, l'époque de la guerre froide et la chute du mur et sans vraiment les lire elle imagina les mystères et interdits que pouvaient renfermer les œuvres de Dante Alighieri, L'enfer et La Divine Comédie en tête. Elle feuilleta aussi Guerre et Paix, les Frères Karamazov, Boris Godounov ou encore le Revizor. Du Russe mais pas que. Une large place était bien entendue consacrée à la littérature Française. Balzac, Zola, Maupassant, Hugo et toute la fine équipe était réunie au sein de cette bibliothèque. Une couverture marqua particulièrement son attention. C'était celle d'un roman de poche sur laquelle était représenté un lion majestueux. Cette image la faisait voyager. A la façon de Tintin, elle décollait pour l'Afrique pour résoudre mille et uns mystères qu'elle inventait. Ce livre, le Lion de Joseph Kessel, elle ne l'a jamais lu. Du moins pendant son enfance.

***
*


C'est de nombreuses années plus tard que je suis tombée par le plus grand des hasards sur le Lion de Kessel. Cette oeuvre faisait partie de mon patrimoine culturel bien que je ne l'ai jamais lu. Il était temps de réparer cette erreur. Kessel fait partie des grands écrivains Français du XXème siècle et bénéficiait en son temps d'une grande reconnaissance. C'était un auteur superstar. Aujourd'hui il est un peu tombé dans l'oubli et est j'imagine moins étudié au collège qu'il ne le fut.

Ce que j'adore chez Kessel , c'est qu'il a la trempe des grands écrivains. Pas le genre de mec à se poser devant son bureau en charentaises et à attendre que l'inspiration viennent frapper à sa porte. Non Kessel est un auteur qui mouille la chemise, qui va à la rencontre de son sujet peu importe si celui-ci soit de l'autre côté du globe. Avant d'être écrivain, Kessel est journaliste. Et avant d'être journaliste, Kessel est un voyageur-aventurier. Il suffit de lire sa biographie pour s'apercevoir que le voyage est dans son ADN.  C'est après ma lecture du Lion que j'ai décidé de ne pas en rester là et de lire un second Kessel. J'ai alors découvert que Kessel avait écrit sur l'alcoolisme, sujet qui me passionne tout particulièrement et qui est au cœur de mes pratiques. Aussi avant de me lancer dans la lecture de "l'armée des ombres" ou de "les mains du miracle", je me penchai sur son livre sobrement intitulé "Avec les alcooliques anonymes".

Si Kessel s'est intéressé à la dépendance alcoolique, c'est avant tout parce que sa femme en soufrait elle-même. Michèle O'Brien venait d'une famille Irlandaise où l'alcool était fortement présent à en croire l'article paru dans Libé le 29 janvier 2016. Elle y est décrite comme "une personnalité originale et farouche [... ] qui sous l'effet de la boisson se métamorphosait tantôt en bouffonne vaseuse, tantôt en furie au langage ordurier". Michèle qui, toujours une flasque de whisky en poche, multipliait les esclandres fit 17 séjours en désintoxication entre 1964 et 1978 à la clinique du château de Préville à Orthez.

Alors si la démarche de Joseph - qui préférait qu'on l'appelle Jef - est bien entendu journalistique elle trouve cependant ses fondements dans la culpabilité profonde qu'il ressentait dans l'alcoolisme de sa "beautiful darling". Si lui pouvait se montrer gros buveur, il n'en a semble-t-il jamais souffert. Kessel était en revanche convaincu que c'est à son contact que Michèle était devenue alcoolique. Il nourrissait l'espoir que son reportage sur les AA lui ferait prendre conscience de ses troubles.

Pour mieux comprendre la passion amoureuse entre Kessel et celle qu'il appelait Mike je vous invite à découvrir l'article suivant: http://professionlavie.blogspot.fr/2014/12/profession-1er-grand-reporter.html

Propos rapportés de Michèle aka Mike « A cette époque, nous recevions beaucoup et nous allions beaucoup chez les autres. Ivre, j’avais la langue cruelle, lacérante. Cela faisait souvent scandale. Qu’importe ! me disais-je avec satisfaction. J’étais une lady" 

Quant vous travaillez en hôpital psychiatrique, les addicts constituent votre "fond de commerce". Le mésusage de l'alcool ou du tabac est trans-nosographique, on le retrouve chez un nombre très important de patients. La dépendance concerne tout aussi bien les patients aux structures névrotiques que les psychotiques. Souvent on classera volontiers ces patients du côté des borderline sauf si comme moi vous travaillez dans un service ou le psychiatre sous forme d'aveu vous déclare entre deux entretiens "oh...vous savez Suzie, moi il y a bien longtemps que je ne fais plus de clinique...."

De fait, bien souvent abandonné, ces patients sont comme des yo-yos qui vont et qui viennent. Si l'accueil qui leur est réservé est initialement chaleureux, il ira indubitablement en se détériorant, l'équipe médicale et paramédicale plutôt que d'affronter son incapacité soignante projettera son échec thérapeutique sur le patient en appuyant sur ses faiblesses, son soit-disant manque de volonté et sa supposée recherche de bénéfices secondaires... Du grand classique.

Et puisque personnes alcoolo-dépendantes il y a, associations néphalistes il y a aussi... Sans déc, j'adore ce terme "néphaliste" pas vous? ça me fait penser à une bande d'amateurs de timbres. Oui je sais ce sont les philatélistes, j'ai pas dit que je confondais ces termes, juste que ça m'y fait penser, par association d'idées si vous préférez. Imaginez un instant l'association des philatélistes anonymes? Comme ça, de prime abord, on pourrait dire qu'un amateur de timbre est inoffensif et que sa passion est sans danger... mais s'il vous prend l'idée de regarder la saison 3 de l'excellent série Fargo vous comprendrez vite que la quête d'un seul timbre peut vite vous menez dans des eaux troubles... Mais je m'éloigne du sujet... Reprenons! Chaque fois que je reçois un alcoolo-dépendant en hospitalisation je me dis tout seul dans ma petite tête "Untel est arrivé pour sevrage alcoolique, ce serait bien qu'il rencontre les collectionneurs de timbres." Et niaisement je souris...

Paradoxalement j'ai pu constater que l'association néphaliste la plus connue est aussi la moins connue. Je m'explique. Tout le monde connaît les Alcooliques Anonymes. Soignant ou non-soignant. Probablement que sa représentation dans un cinéma sur-représenté en France (le ciné US) y est pour beaucoup. Mais et c'est là le paradoxe peu de personnes en connaissent son fonctionnement et notamment son aspect spirituel voire religieux.

Quand je discute avec mes collègues, rares sont ceux qui opèrent une distinction entre les associations d'anciens buveurs. Vie libre, AA, Alcool Assistance, Croix d'Or, Espoir Amitié etc.. Toutes se fondent en un grand magma unique dénué de nuance et de singularité. Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit - après tout mes collègues et moi bossons en admissions psy et non pas en addictologie - mais bien de souligner le rideau d'opacité qui sépare système de soin et réseau d'anciens buveurs.

Pourtant, plutôt que de voir dans le refus d'un patient de se rendre à une réunion des AA la preuve indubitable d'une volonté de ne pas se soigner justifiant une sortie rapide d'hospitalisation, peut-être qu'une connaissance à minima des principes fondateurs des AA permettrait une autre lecture.

Alors le livre de Kessel permet de rétablir la spécificité des AA. Ecrit à une époque où ce qui venait des States ne pouvait se découvrir en cliquant depuis son salon sur un site officiel mais demandait un effort physique d'investigation aux journalistes, ce livre se lit presque comme un roman grâce à la qualité d'écriture de Kessel. Et puis ce n'est pas un livre lambda sur les AA, non ce livre à réellement participé à l'implantation des AA en France.

Le regard de Kessel est celui d'un curieux qui de prime abord peine à comprendre comment certains hommes peuvent sombrer dans l'alcoolisme alors qui lui, bon buveur, ne s'estime pas en danger.

"il m'était arrivé de dépasser la mesure plus d'une fois. Il m'était arrivé même d'aller jusqu'à l'inconscience, jusqu'à l'absurde, le ridicule et l'odieux. Après ces excès, j'avais connus des réveils terribles. Mais les bons souvenirs l'emportaient de loin sur les mauvais. Et quand je pensais à toutes ces heures d'allégresse intense, d'ardente amitié, de communion généreuse que j'avais connues aussi bien en escadrille que chez les tziganes de Paris ou train blindé sibérien, ou sur un voilier en mer Rouge, ou encore dans une baraque de la Terre de Feu, et que je devais à l'alcool - je ne pouvais m'empêcher de considérer ce dernier comme un sûr et joyeux compagnon tout au long de l'existence."

Alors pour mieux saisir la souffrance Kessel plonge au coeur de la bowery, quartier New-Yorkais invraisemblable où survivent ceux qui touchent le fond. Avec lui nous découvrons les personnalités fondatrices et les principes fondateurs des AA mais aussi les anonymes qui peuplent ce livre.

"J'ai eu besoin d'alcool pour trouver le courage d'aller aux chantiers, puis pour avoir la main sûre. J'étais saoul tout le temps, quoi! (...) Aucune jeune fille propre ne voulait plus sortir avec moi. J'ai bu davantage. Mon patron a fini, malgré sa patience, par me mettre à la porte. J'étais bon ouvrier, j'ai trouvé de l'embauche, jamais pour longtemps à cause de la gnôle. Comme il m'en fallait toujours davantage et que je chômais de plus en plus, j'achetais la moins chère, le vrai poison. Alors tout m'a paru sans importance - vêtements, apparence, santé. Je suis devenu un de la Bowery"


"Je n'essaierai pas de faire croire, dit-il, que cela a été plaisant. Mais est-ce que les angoisses de l'alcool, et les tremblements et les ulcères et la vermine, et le DT c'est plaisant? J'ai souffert, c'est sûr, mais une fois pour toutes. Et j'ai été soutenu par les Alcoholics Anonymous, chaque jour, chaque nuit. Ils m'ont donné les moyens, les recettes, pour passer le plus dur. Et j'ai un job et j'aime ma nourriture, j'ai même des amis... Je vis de nouveau..."


S'il y a bien un principe que nous Frenchies avons du mal à digérer est l'aspect de dévotion religieuse qui entoure la participation aux réunion des AA. Comme si chaque alcoolique - à la façon d'un Benicio Del Toro dans 21 grammes - devait s'encombrer du poids immense de la culpabilité et se flageller dans un processus rédempteur.

Voici quelques extraits du livre:

"Il n'y a qu'une protection et une seule qui puisse veiller sans défaillance, jour et nuit, sur l'alcoolique, le sauver de lui-même jusqu'à la fin de ses jours. Parce qu'elle n'appartient pas à la créature humaine. Parce qu'elle est le fait d'une Puissance Supérieure, divine."



"Elle exige que l'on reconnaisse l'existence d'une Puissance Supérieure, qu'on ressente dans son âme la présence et que l'on se soumette à son décret souverain"



"Le premier consiste à reconnaître son impuissance à dominer l'alcool et à gouverner sa vie. Le deuxième est de croire qu'une Puissance Supérieure peut lui rendre sa vie. Le troisième est de prendre la décision de remettre sa volonté et sa vie entre les mains de Dieu, "tel qu'il le conçoit".

Dans notre pays très attaché à la laïcité ce discours à de quoi faire saigner les oreilles. Ainsi j'ai à de nombreuses reprises entendu des patients à qui l'on proposait de se joindre à une réunion des AA organisée sur l'établissement "Hors de question, une vrai secte ces gens-là". Oui les AA provoquent régulièrement des réactions excessives... Pourtant le Dieu auquel les AA nous invitent à nous soumettre est un Dieu "modulable":

"Ces gens m'ont encore enseigné que si je voulais avoir la force de suivre ces préceptes, il me fallait prier Dieu. Mais que ce Dieu ne devait pas être conforme à une image imposée depuis des siècles, que j'étais libre de concevoir à ma guise et que, même si je ne croyais pas à un Dieu, même de cette manière, je devais essayer de prier le Dieu qui pourrait être et me donner le courage nécessaire."



"Ebby annonça paisiblement les conditions de la recouvrance. Admettre sa défaite absolue. Devenir honnête vis à vis de soi-même. Avouer ses faiblesses à quelqu'un d'autre. Réparer les torts qu'on a causés. Essayer de faire don de soi-même dans désir de récompense. Prier Dieu, quelle que soit votre conception de lui, ou même à titre de simple expérience."



"Nous accepterions le Diable lui-même, s'il était alcoolique et avait besoins de nous, dit Bill W..."

Je dois reconnaître que ce principe à moi aussi le don de casser les pieds et pourtant cette croyance en une Puissance Supérieure contribue semble-t-il de façon efficace au rétablissement de nombreux alcooliques et ce depuis des décennies à présent...

Autre chose qui risque de chiffonner les amateurs de clarté scientifique: les approximations étiologiques. Il faut rappeler que les AA ne sont pas une société savante, ni un regroupement d'expert en addictologie mais un groupe d'anciens buveurs. Cela signifie qu'il ne s'agit pas tant de faire preuve d'une précision clinique que de parler vrai, de toucher le buveur de la façon la plus efficace. Ainsi rappelé on comprend mieux le discours qui ramène la dépendance à l'alcool à une simple allergie.

"on ne devient pas alcoolique. on naît alcoolique. Mais ce fait congénital n'avait rien à voir avec un vice héréditaire - car beaucoup d'intoxiqués sont nés de parents sobres (...) Bref l'alcoolisme (...) était une prédisposition qui relevait du domaine encore mal connu, souvent inexplicable, de l'allergie, de l'intolérance organique."

"Nous savons tous, dit-il, que l'usage du sucre est inoffensif et même favorable à la plupart des gens mais que, pour certains, il est dangereux et peut devenir funeste. Ceux-là sont nés avec une prédisposition au diabète. (...) Leur allergie, alors, est reconnue et ils sont mis au régime. Tout est pareil chez l'alcoolique; la prédisposition congénitale, l'allergie, la discipline nécessaire."


Une idée que je trouve intéressante est celle qui consiste à ne pas se faire de plan sur la comète. Les AA ne demandent pas à leurs membres une abstinence ad vitam aeternam. Non et bien au contraire, le message est limpide:

"ne pas toucher à l'alcool juste pour aujourd'hui: demain est un autre jour"

ou encore:

"Surtout pas de grandes résolutions, pas d'engagements définitifs à l'égard de vous-même. Ne vous jurez pas de ne plus jamais boire. Rien que d'y penser, on est pris de panique. Dites-vous seulement: je ne toucherai pas à l'alcool pendant 24 heures. C'est tout. 24h. Ne pensez pas à un moment de plus. Et quand le premier jour sera passé, dites-vous: "Encore 24h. Ce n'est pas si terrible, je l'ai déjà fait. Puis, on verra bien..." Vivez sur 24h: première règle. La deuxième: venez aussi souvent que vous le pouvez aux réunions."

Cette notion des 24h est intéressante, car quoi de plus difficile, pour celui qui dès son réveil vit pour le produit, dans l'angoisse de se le procurer ou de ne pas en avoir assez, que d'imaginer passer le reste de ses jours sans ce produit qui, s'il le détruit à petit feu, est aussi l'unique remède qu'il a trouvé pour affronter ses angoisses.

"boire pour un alcoolique n'a jamais été un plaisir, mais une absolue nécessité, le seul recours qui lui était laissé pour ne pas devenir fou d'angoisse, pour faire taire, momentanément, un e douleur d'être intolérable, pour se sentir pendant quelques instants, en sécurité dans une zone frontière qui n'est ni la vie ni la mort"

Devenir abstinent c'est faire le deuil de la sensation d'ivresse. Si on aborde ce deuil avec un patient, c'est la piste noire thérapeutique assurée, la plus casse-gueule, celle qui risque de développer plus de résistance au changement que de motivation à l'arrêt. Quelque chose du genre : "Vous me dites que vous souhaitez arrêter l'alcool, cela veut dire faire le deuil de la sensation de l'ivresse, plus jamais vous ne connaîtrez cette sensation si particulière, êtes vous réellement prêt à ça? euh... tout compte fait.. non j'vais continuer à me fout' la tête à l'envers"

Pour autant je trouve cette notion des 24h un peu trop limitative. Si l'engagement à vie peut faire peur, un juste milieu peut être intéressant. Travailler sur une semaine, une quinzaine ou un mois est à mon sens souvent bénéfique. D'une part cela permet de transformer l'abstinence en un challenge ou défi "sportif" qui s'il est réussi méritera récompense. S'offrir une place de ciné ou un p'tit resto après 15 jours d'abstinence est très souvent motivant, gratifiant et permet également la restauration d'un semblant de confiance en soi qui la plupart du temps est bien érodée. De plus et c'est là le plus important, le travail thérapeutique sur une courte période permet d'identifier les jours à priori calmes des jours à priori à risque de consommer. Il est en effet très facile de prendre un agenda avec le patient et de lister les jours à risque. "Lundi je suis chez ma mère, je vais l'aider dans l'entretien de son jardin, ça m'évite de penser, en plus je bois jamais quand je suis avec elle, d'ailleurs il n'y a jamais d'alcool à sa maison, en revanche mardi je suis seul toute la journée, là ça risque de tourner dans ma tête, j'vais ruminer des idées négatives et je risque d'ouvrir une bouteille pour me calmer, après c'est surtout samedi je dois voir les copains et tous picolent alors ça va être dur de refuser". En travaillant ainsi on peut non seulement identifier et détecter les jours à fort risque mais une fois cette première étape terminée on peut travailler sur comment y faire face pour justement ne pas consommer. En travaillant uniquement sur 24h, le patient risque de se réveiller un beau matin sans avoir identifié le gros danger que lui tend la journée et de devoir improviser au dernier moment une stratégie pour ne pas consommer.

Enfin l'idée des AA qui me semble la plus pertinente est celle de l'accompagnement qui se résume ainsi:

"pour rester sobre un alcoolique à besoin d'aider un autre alcoolique."

Intéressante car ainsi résumée elle ne se dissimule pas derrière une intention pseudo-altruiste. Si je t'aide ce n'est pas tant pour t'aider que de m'aider. Oui, en aidant autrui, je m'aide. Extraits:

"... son instinct le plus essentiel lui disait que, en essayant d'aider les autres, c'était lui le premier qu'il aidait."


" L'abstinence lui avait été si facile, si légère parce que chaque jour il avait essayé de rendre des alcooliques à la sobriété. En tâchant de les aider, il travaillait à son propre salut."



" il faut amener les gens comme moi à l'état de misère absolue où je me suis trouvé. Mais sans les soumettre à une pression morale. C'est d'eux-mêmes qu'ils doivent parvenir à cette conscience désespérée. Et cela n'est possible que s'ils entendent un autre alcoolique, aussi gravement atteint, leur parler de soi. Par mon exemple, leur faire sentir, toucher ce vide, ce néant absolu".


J'aime  beaucoup la sincérité de cette aide qui permet à l'aidant de devenir utile et de donner du sens à son existence, sens qui contribue à son tour au maintien de l'abstinence. Cela permet aussi de garder à l'esprit - même une fois l'abstinence installée depuis de longs mois  - que l'on reste fragile et sujet à la rechute. Extrait:

" A condition de garder sans cesse vive et comme saignante la mémoire de ses souffrances, de sa dégradation et de la mettre au service de tous les hommes. alors, peut-être, en effet, un alcoolique a-t-il plus de chance qu'un autre de devenir sel de la terre."

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, tant vous l'aurez compris, je l'ai trouvé passionnant. Bon en même temps il faut savoir s'arrêter. De toute façon pour 10 lecteurs qui auront commencé ce texte combien sont encore là? Levez la main pour voir? ... Ah oui ça fait pas beaucoup tout de même. Alors concluons! Livre ancien, 1960, avec les alcooliques anonymes, n'a pas qu'un intérêt historique. Pour celui qui rend en charge les malades alcooliques, ce livre donne la possibilité via les nombreux témoignages qui y sont réunis de saisir la souffrance profonde de l'alcoolique, sa solitude mais aussi l'espoir que peut susciter une association d'anciens buveurs. Surtout ce livre permet de mieux comprendre la singularité de ce mouvement, les AA. Une meilleure compréhension, une connaissance des 12 principes et à n'en pas douter ce sont les échanges et les entretiens avec nos patients qui s'en trouveront améliorés.



(pour en savoir plus et vous procurer ce livre: https://www.babelio.com/livres/Kessel-Avec-les-alcooliques-anonymes/90460 )


KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique



lundi 11 septembre 2017

Parlons addiction sexuelle, parlons du démon d'Hubert Selby Jr.



bah ouais j'me la pête avec ma petite collection Hubert Selby Jr.




Quand mon libraire m'a conseillé "le démon" je me suis sentie conne. Faut dire que j'ai toujours revendiqué Hubert Selby Jr comme l'un de mes auteurs américains préférés juste aux côtés de Bukowski, Tom Wolfe, Henry Miller ou encore Philip Roth. Alors ne pas avoir lu et pire ne même pas connaître ce démon me ficha une belle honte... Et quand il m'annonça que c'était probablement le livre de Selby le pus lu et vendu en France, je ne pus résister et le lui achetai.


Autant le dire d'emblée, ce n'est peut être pas le chef d'oeuvre que j'espérais. Je n'ai pas retrouvé ici le style explosif d'Hubert Selby Jr mais ce livre fait néanmoins monter le curseur Babelio à 4 étoiles sur 5. Et s'il trouve sa place ici, sur le blog, ce n'est pas tant parce que je le considère comme un très bon livre mais plutôt parce qu'il traite de ce qui nous intéresse, à savoir une plongée lente mais dévastatrice dans la détérioration psychologique d'un homme, sa solitude et sa folie.


Ce démon est comme le domino manquant entre Shame, le film exceptionnel de Steve Mc Quenn et American Psycho (qui lui atteindrait presque la note maximale de 6 étoiles sur 5...) de Monsieur Bret Easton Ellis. Un croisement entre l'addiction sexuelle d'un cadre voué à un avenir professionnel sans limite et un psychopathe finalement plus addict à l'excitation que ressent celui qui joue avec le feu, les limites et les interdits.

A Shame il emprunte l'extrême solitude du héros et la souffrance que génère son appétence pour le sexe. On imagine aisément le personnage principal Harry sous les traits de Michael Fassbender. A American Psycho il emprunte, au moins dans le dernier tiers du roman, la logique froide et l'absence d'empathie. Et là encore on pourrait imaginer Harry ressembler à Christian Bale l'acteur qui tenait le rôle de Patrick Bateman dans l'adaptation ciné qu'en avait faite Mary Harron.

Donc du sexe, oui. Ça commence comme une pulsion et dès les premières lignes le programme est annoncé. "Ses amis l'appelaient Harry. Mais Harry n'enculait pas n'importe qui. Uniquement des femmes... des femmes mariées." C'est brut et absolument pas métaphorique.


(Remarque: L'utilisation du verbe enculer en ouverture d'un roman est-elle la garantie d'un grand livre? Rien n'est moins sûr mais je fais néanmoins le constat que bien avant Vernon Subutex, Virginie Despentes dans ce qui était alors à mes yeux son Masterpiece intitulait son chapitre 1 "Je t'encule ou tu m'encules?". Ce qui par ailleurs pose la question de l'emprunt éventuel de ce verbe et l'hommage à Selby Jr de Despentes qui dans une interview à Télérama (à lire ici) citait volontiers l'Américain comme influence (parmi d'autres).)


Le livre nous donne à suivre la vie de Harry sur plus d'une décennie, depuis sa vie de célibataire hébergé chez papa et maman, à celle de jeune époux et jusqu'à celle de père de deux enfants. Professionnellement on suit son évolution depuis ses débuts comme jeune cadre prometteur jusqu'à devenir l'un des businessman influent de New York qui s'affiche sur les couvertures des magazines de son pays. Mais on le comprend vite Harry souffre d'une forme d'addiction. Une addiction au sexe à une époque (1976) où l'expression n'existait pas encore. En effet il faudra attendre le milieu des années 80 pour que Carnes puis Goodman la conceptualise. (plus d'info ici) "Ce qu'il voulait c'était baiser quand il avait envie de baiser, et se tirer ensuite". Harry est comme ça, sa vie se résume à une multiplication des aventures sexuelles.

Et tout d'abord on croit suivre un dragueur invétéré, le genre de bonhomme insupportable qui arrête toute activité dès qu'il croise "une belle paire de nichons et un beau cul bien rond"Sa routine: profiter de sa pause déjeuner pour aller rencontrer en ville au parc des femmes et les fixer d'un regard sans ambiguïté.

"fixant avec insistance (...) l'arrondi de la fesse"; "contempla ostensiblement ses jambes croisées"; "Harry ne détourna pas les yeux"; "il dévisageait les femmes d'un œil lubrique"; "la dévisageant avec concupiscence"

Une fois la jeune femme ferrée, Harry aime se faire désirer et joue volontiers avec ses femmes à usage unique qu'il jette dès l'acte consommé.

"il ne jugeait pas mauvais de laisser Mary poireauter quelques temps"; "la faire languir lui procurait une satisfaction supplémentaire"; "plus il y songeait plus ça l'excitait"

Alors il invente des faux noms et ne donne aucune adresse de façon à ne devoir entretenir aucune relation. Sinon "elle lui téléphoneraient à toute heure du jour ou de la nuit, ou viendraient chez lui quand elles avaient le feu au cul."

Son excitation ne naît pas tant dans l'acte sexuel lui-même que dans l'excitation qui l'entoure. Et notamment du fait qu'il puisse être surpris par les maris "il ignorait ce qui pouvait se produire et son appréhension augmentait son excitation"; "elle n'habitait peut-être pas à l'endroit indiqué, ou les choses n'allaient pas se passer comme il le pensait, son mari pouvait être là, ou rentrer à l'improviste (...) mais savoir que tout pouvait arriver ne faisait qu'accroître son excitation."

Mais une addiction n'en serait pas une si elle n'avait pas de répercussions négatives. Et pour Harry c'est tout d'abord la sphère professionnelle qui est touchée. A s'adonner ainsi à son addiction sur l'heure du déjeuner, forcément ses retards s'accumulent. D'abord quelques minutes, puis plusieurs heures, jusqu'à se faire porter pâle, accablé par la honte de revenir au bureau. Ses retards agacent bientôt au sommet de sa hiérarchie. Convoqué par son patron: il perd une promotion qui lui est pourtant promise.

"la seule chose dont il eût conscience était l'intensité de ses sentiments qui l'agitaient, et son incapacité à leur donner un nom ne faisait qu'accroître la panique qu'il ressentait."

Alors pour reprendre le contrôle, il tente l'évitement en surinvestissant son travail. Mais l'évitement est-il possible? Comment éviter la moitié de la population? Alors il a beau s'y contraindre et ne quasi-plus sortir du bureau le midi, la rechute lui tend les bras. Décision apparemment sans conséquence: un déjeuner avec la secrétaire. Bim-Bam-Boum c'est reparti!

"cependant, s'il parvenait encore à exercer un certain contrôle sur ses actes, il n'en allait pas de même pour ses pensées."

Si, dans un premier temps, l'évitement est une stratégie efficace pour qui souhaite mette un coup d'arrêt à une addiction, elle est difficilement tenable dans le temps. Le problème de notre anti-héros est le même que celui de l'alcoolique qui se tient à distance des bistrot. ça marche un temps et puis... Est-il possible de se tenir éloigner de toute bouteille pour le restant de ses jours? Rien n'est moins sûr. Alors faute de stratégie alternative plus élaborée Harry rechute. Et ce n'est pas le psychanalyste qu'il consulte qui lui offrira les clés pour s'en sortir. "...un grand trouble se fit dans sa tête et finit par l'envahir tout entier, et il réagit automatiquement de la seule manière efficace qu'il ait jamais trouvée." Et à nouveau les retards et à nouveau les opérations séduction.

Exemple de stratégie inefficace "il s'asseyait sur un banc en mangeait son sandwich, en pensant à tout autre chose. Et ça marcha. (...) Mais sa maîtrise ne tarda pas à l'abandonner et, une fois de plus, il se retrouva dans une chambre d'hôtel avec une nana." Très risqué comme stratégie non? et bien casse-gueule aussi non? Et pourtant si représentative de la réalité. Pour reprendre l'exemple de l'alcool, combien de patients soignés en addicto sont fiers en retour de permission d'annoncer tout de go qu'ils se sont rendus dans leur bistrot habituel mais qu'ils n'ont consommés qu'un café ou une limonade. Oui ça s'appelle jouer avec le feu.

Paradoxalement tandis que Harry s'enfonce dans toujours plus de sexe, et que sa santé mentale se dégrade au grand détriment de sa femme qui désespère de pouvoir l'aider, sa progression dans la hiérarchie de son entreprise ne semble connaitre aucune limite. Ses retards continuent d'exister mais sont largement compensés par son talent et son implication. En effet par moment il arrive à se défoncer pour le travail à y consacrer toute son énergie dans ce qui peut apparaître comme de véritable période de sevrage qu'il s'accorde. Malheureusement la 6ème étape de la roue du changement de Prochaska et Di Clemente vise juste et notre héros rechute.

Cette roue aussi connue sous le nom de modèle transthéorique du changement est - bien qu'imparfait - un outil de base à connaitre quand l'on s'intéresse aux addictions. Elle permet non seulement de comprendre où se situe notre patient mais surtout nous guide sur l'attitude thérapeutique à adopter et permet ainsi d'éviter des erreurs extrêmement énergivore et inefficace du genre vouloir sortir un patient de son addiction alors que lui n'en est qu'à la pré-contemplation, phase où le patient ne voit que des bénéfices à sa consommation et n'a donc aucunement l'intention d'y mettre un terme.

En l'espèce l'histoire débute alors que Harry est en pleine phase de précontemplation. Son addiction n'est pas vécue comme telle, elle n'est qu'une source de plaisir sans aucun point négatif. Une sorte de lune de miel. Le premier hic survient de la sphère professionnelle. Les retards s'accumulent, pris dans ses opérations de séduction, Harry qui opèrent sur l'heure du déjeuner, arrivent de plus en plus tard au travail. Les vives remontrances de son patron puis une promotion promise qui lui échappe et c'est la bascule, Harry passe en phase deux la contemplation. C'est la phase des questions, la phase où l'on pèse le pour et le contre.

"l'introspection devenait chez lui une habitude, et son esprit se brouillait à force d'essayer de comprendre le pourquoi et le comment de ce qui se passait en lui." "... il espérait pouvoir comprendre le pourquoi de ces événements et y remédier. Ou a défaut du pourquoi, il pourrait au moins comprendre le comment et empêcher tout ça de se reproduire."

"il aurait voulu pouvoir changer quelque chose, mais ne savait pas quoi."

S'ensuit la phase d'action (la phase de détermination est ici très brève, voire passée sous silence) où comme évoqué un peu plus haut, Harry en mettant les bouchées doubles au boulot s'octroi des périodes de sevrage. Les rechutes sont fréquentes mais avec un changement notable. L'on constate comme un syndrome de tolérance. Du genre toujours plus pour obtenir une satisfaction identique. Alors tout d'abord l'excitation vient des ses coucheries à l'heure du déjeuner puis cela devient insuffisant il faut toujours plus de frissons, de prises de risques...

La tolérance: "un sourire, un bonjour, un regard et une brève conversation, et puis sa queue qui fouille la chatte mouillée de la fille (...). Et il jouit, (...) et il attend le sentiment de bien-être, de soulagement qui suit habituellement l'éjaculation (...) Mais il ne vient pas. Pour une raison qui lui échappe, la méthode sûre et éprouvée qu'il emploie de longue date n'a plus l'efficacité qu'elle avait(...)."

L'on comprend alors que ce n'est pas tant d'une addiction au sexe que souffre Harry mais d'une addiction à la mise en danger, à la transgression d'interdits. Mais ce serait spoiler qu'en dire plus...
Au-delà de l'addiction il y a beaucoup à voir et à lire dans ce roman. Comme cette sensation de dépersonnalisation, de déréalisation, qui touche Harry:

"il se surprit à suivre une femme dans un magasin. Elle regardait les soutiens-gorge et les culotte, et lui l'observait. Jusqu'au moment où il prit soudainement conscience de ce qu'il était en train de faire.

"il aurait voulu se lever et s'enfuir, mais en était incapable et il restait là, tel u spectateur impuissant, et se voyait baiser la fille."

"il se retrouva allongé sur un lit en compagnie d'une des filles du service des relations publiques, conscient du fait qu'il pouvait encore prendre le dernier train, mais sachant qu'il n'en ferait rien. Comme si cette décision lui avait été imposée, sans qu'il eût son mot à dire, et il se résigna sans vraiment protester."

Alors faut-il lire ce livre? Clairement si tu n'as jamais lu un Selby Jr, ce n'est pas celui que je te conseille pour commencer. Son style - bien qu'intéressant puisque inspiré par le courant de conscience - n'est pas aussi "cinglé" que celui des Last exit to Brooklyn ou encore retour à Brooklyn. Je dis cinglé car si tu ne connais pas Selby, voici un extrait d'un article de Libé: Hubert Selby Jr, est «considéré comme le fou furieux de la littérature américaine. Il ne fait partie d'aucun courant, d'aucune école». Sa vie, en quelques mots, ce fut : «tuberculose, alcool, héroïne, HP et tout le reste." Un beau portrait tiré du même quotidien est à lire ici. En revanche, si tu veux lire quelque chose sur les addictions, alors là ça vaut le coup. Et si c'est le sexe qui t'intéresse et que tu désespères de pouvoir lire autre chose que la misère érotiquo-marketée de E.L James, n'hésite pas. (tu peux aussi lire en complément l’exceptionnel Complexe de Portnoy de Philip Roth).



KissKiss,
SuzieQ, une fiction autobiographique





mardi 30 mai 2017

Entretien Motivationnel, Stephen Zweig et un cheval!





Stephen Zweig ne connaissait ni William R. Miller ni Stephen Rollnick, les deux "pères fondateurs" de ce style de conversation collaboratif qu'est l'entretien motivationnel. Cela n'aura pas empêché Zweig de devenir l'un des grand auteur de la littérature de la première partie du XXème siècle. Alors, me direz-vous, d'avoir raté leur rendez vous de quelques décennies, n'est pas chose bien dramatique...

Certes! Mais en diriez vous autant de l'homme sans nom, joueur pathologique, antihéros de la nouvelle "24h dans la vie d'une femme", qui fini par se suicider? La connaissance de l'entretien motivationnel par Stephen Zweig ne lui aurait-elle pas permis de sauver son personnage? Mon point de vue sur cette épineuse question, qui n'agite personne mais qui mérite d'être soulevée, dans les lignes qui suivent!

Tout d'abord petite précision contextuelle. J'ai toujours adorée le grand écart culturel. Lire Kafka entre deux épisodes de South Park, mater un Kurosawa puis enchaîner sur un Stephen King ou un Harry Potter, écouter Les Fatals Picards ou le Bloodhound Gang avant de me plonger dans du Hubert Selby Jr, du Henri Miller ou du Paul Auster a pour moi quelque chose d'essentiel. De David Lynch à The Office, de Dostoïevski à Virginie Despentes, ce grand écart, je le kiffe, je le cultive, je le revendique. 

Alors ne voyez rien d'étonnant à ce que cet article puise son inspiration à la fois dans la nouvelle de Stephen Zweig mais aussi dans un épisode de l'excellentissime série animée dramatico-comique Bojack Horseman. Hasard de mes divertissements culturels, ceux-ci se sont télescopés le mardi 9 mai 2017.

La nouvelle de Sweig tente de montrer comment la vie d'une personne peut être radicalement et durablement transformée en 24h au hasard d'une rencontre avec un inconnu. L'histoire est donc celle d'une femme qui vient confier au narrateur comment l'homme qu'elle a rencontré brièvement deux décennies plus tôt à bouleversé sa vie. 

Madame C est veuve et en souvenir de son mari continue de fréquenter les Casinos. C'est ainsi qu'elle se rend à Monte Carlo. Elle a pour habitude de se livrer à un examen attentif des mains des joueurs qui lui permet de comprendre leur personnalité sans même qu'elle ait à regarder leur visage. Ce jour-là, fasciné par une paire de mains, Mrs C lève les yeux et découvre un homme dévasté par la perte de tout son argent et dont elle soupçonne l'envie de mourir et le passage à l'acte imminent... Elle décide alors de lui venir en aide et de le sortir de son addiction au jeu. 

Bien sûr le terme addiction n'est pas utilisé, Stephen Zweig a écrit ce texte en 1927, époque à laquelle l'addictologie - sans vouloir m'improviser historien de la médecine - n'était même pas au stade embryonnaire. 

Le terme jeu pathologique n'est donc pas plus employé et pourtant c'est bien de ça qu'il s'agit! On retrouve chez notre antihéros, la plupart des critères définissant une addiction tel que les avait énoncés Aviel Goodman. Sans les recopier ici, on peut résumer la dépendance de notre personnage par son incapacité à s'abstenir.

Quelques citations: 


"dès lors la rage du jeu, tantôt aux courses, tantôt dans les cafés ou dans les clubs, s'empara de lui, dévorant son temps, ses études, ses nerfs et surtout ses ressources. Il n'était plus capable de penser, de dormir en paix et encore moins de se dominer"

"c’était l'éclat fiévreux dans ses yeux et qui faisait vibrer électriquement tous les muscles de son visage lorsqu'il évoquait sa passion du jeu. En parler suffisait à l'exciter..."

"j'étais toute entière à le regarder, ce visage..., aussi fascinée, aussi hypnotisée, par sa folie que ses regards l'étaient par le bondissement et les tressautements de la boule en rotation."

"Une lumière brutale étincela dans ses yeux, la pelote convulsée de ses mains fut brusquement déchirée comme par une explosion, et les doigts s'écartèrent violemment, en frémissant, lorsque le croupier poussa vers leur avide étreinte 24 pièces d'or"

"Je remarquai seulement que le jeu l'avait enivré, que cet insensé avait tout oublié, son serment, son rendez vous, l'univers et moi."


S'il est tout à son honneur de sauver le malheureux du suicide en étant présente à ses côtés toute la nuit alors que les idées suicidaires sont omniprésentes, Mrs C va alors tenter de s'improviser thérapeute avec une moindre réussite. 

Certes elle ne l'est pas et ses moyens sont limités, il ne s'agit donc pas de lui jeter la pierre. Ce qui est plus étonnant en revanche c'est que sa façon de faire, bien que datée de plus d'un siècle, est quasi identique à celle que l'on voit encore trop souvent appliquée dans les unités psychiatrique. Je m'explique.

C'est ce qu'on appelle la méthode confrontante. Au lieu d'écouter les désirs du joueur et l'amener via l'entretien motivationnel à envisager le changement, Mrs C impose ses propres désirs, considérant que son point de vue est forcément le meilleur voire qu'il ne peut y en avoir d'autres. Elle décide qu'il doit donc quitter Monte Carlo, en allant jusqu'à lui imposer sa date de départ (dès demain!).

"Aussi je considérai comme mon devoir absolu de persuader amicalement à mon protégé improvisé de quitter aussitôt Monte-Carlo, où la tentation était très dangereuse"

"cet homme perdu, m'écoutait; je n'oublierai jamais la façon dont il buvait mes paroles lorsque je lui promis de l'aider"

En agissant de la sorte, elle va à l'encontre des principes érigés par Miller & Rollnick. Elle se pose en experte (ramenant ainsi notre joueur à celui d'un pauvre être soumis aux décisions de Mrs C.) et décide seule des objectifs. D'emblée elle impose la nécessité d'arrêter de jouer et ne prend aucunement le temps de comprendre et d'écouter les arguments et motivations de la personne. Elle ne se préoccupe ainsi nullement de l'ambivalence du joueur. 

Si à l'époque du texte de Zweig, la roue avait déjà été inventée (c'est pas la préhistoire non plus!), celle de Prochaska et Di Clemente ne l'était pas, et c'est bien dommage! Car elle aurait permis à Mrs C de comprendre que toute l'énergie qu'elle dépensait pour sauver le joueur était inutile car tous deux ne se situaient pas au même endroit de la roue. 

Là où le joueur est encore dans la phase de contemplation, Mrs C est déjà rendue à la suivante à savoir la phase de préparation! Problème de calendrier me direz vous, elle est simplement en avance sur lui! Oui c'est vrai mais cela a son importance, une importance cruciale même! La phase de contemplation est une phase d'ambivalence où la personne commence à envisager un changement mais hésite à le faire car craint de perdre certains avantages ou bénéfices. Ici on peut penser que notre antihéros prend conscience que sa passion du jeu est destructrice et le mène à la ruine mais en même temps est-il prêt à abandonner l'excitation que le jeu lui procure et la sensation d'ivresse qui va avec?

Cette phase de contemplation peut durer longtemps et il est improductif de passer à la phase suivante (la préparation) tant que cette phase n'est pas résolue, c'est à dire tant que l'ambivalence n'est pas tranchée. Le rôle de Mrs C si elle avait voulu aider de façon efficace (et sans s'épuiser) le joueur eut été d'explorer son ambivalence, entendre les éléments en faveur du maintien de l'addiction et ceux en faveur d'un changement et ainsi s'appuyer sur ces derniers arguments pour consolider l'envie de changer et amener la personne elle-même à prendre la décision de changer! Essentiel, j'y reviendrai un peu plus loin.

Car Mrs C va alors faire une erreur cruciale. Non seulement elle a fixé au joueur l'objectif de quitter dès le lendemain matin Monte Carlo, ville trop tentante pour un joueur, mais en plus elle lui donne de l'argent pour se payer le billet de train. Quelques billets glissés innocemment dans ses mains...

"je lui promis de l'argent pour le voyage (...) à la condition qu'il prit le train (...) et qu'il me jura sur son honneur (...) qu'il ne participerait plus à aucun jeu de hasard."

"Je ne cédai pas. Il y avait en moi comme une manie, comme une furie. Je saisis violemment sa main et j'y mis de force le billet de banque"

ça vous est déjà arrivé de donner un verre à un alcoolique dans une soirée en lui signifiant qu'il ne doit pas le boire? C'est salaud non? et donner des billets à un joueur pathologique dans une ville où pullulent les casinos, vous en pensez quoi?

"Non... pas d'argent... Je vous en prie, pas d'argent!"
"Pas d'argent... pas d'argent... je ne puis pas le voir répéta-t-il encore une fois, comme physiquement terrassé par la crainte et le dégoût"

Ce faisant, alors qu'il se montre très hésitant à recevoir cet argent, elle provoque ce qu'en addicto on nomme le craving à savoir l'envie impérieuse et irréprésible de consommer ou ici de jouer. Et comme il n'est absolument pas préparé à affronter ce craving, que peut-il se produire si ce n'est qu'il aille le jouer? Rien! Il l'avait pressenti via sa tentative de refus mais il ne peut l'empêcher, le besoin de jouer est trop puissant... Exposer ainsi une personne à sa substance addictive sans avoir procéder par étapes est extrêmement dangereux...

Au final le joueur se suicidera des années plus tard. Geste qui ne provoquera chez Mrs C qu'une profonde indifférence. 

"(...) s'était suicidé à Monte-Carlo, je ne sourcillai même pas. Cela ne me fît presque plus mal: peut-être même cela me fit-il du bien, car ainsi disparaissait tout danger de le rencontrer encore..."

Triste n'est-ce pas?

Un être meurt et sa thérapeute improvisée dont l'implication dans la prise en charge était too much (elle passe la nuit avec lui à l'hôtel non pour le séduire mais juste pour le sauver, elle lui paye ses billets de train...) ne ressent qu'indifférence voire satisfaction.

Après avoir lu cette nouvelle de Zweig je me suis demandé si ce naufrage thérapeutique pourrait arriver de nos jours à un professionnel du soin quel qu'il soit. Pendant un temps je me suis dit que non, que nous étions préparé à ça, que nous avons pour habitude de mettre une distance avec les patients, que nous nous protégeons émotionnellement avec cette distance que l'on dit thérapeutique. 

Et puis j'ai pensé à ces patients addicts qui trop souvent èrent inoccupés dans les couloirs des service hospitaliers. Si lors de leur première hospitalisation ils ont bénéficié d'attentions et de soins, qu'en est-il après une énième rechute? Ne voit-on pas dans le regard des équipes soignantes indifférence et une forme de rejet inavoué. Pourtant ça n'a pas toujours été le cas. Elles ont existé ces périodes où les soignants voulaient aider ce patient, ils lui indiquaient que faire, comment arrêter, pourquoi arrêter, quand arrêter. Mais ce bougre n'a pas écouté et le voilà qui revient... 10 fois, 30 fois etc... Bien fait pour lui entendrions nous presque, il n'avait qu'à écouté, après s'il n'a pas envie de s'en sortir, qu'il se débrouille.

Une équipe s'investit, un patient ne met en application les recommandations et le projet de l'équipe et il rechute, rechute, rechute encore. Alors progressivement l'équipe se désinvestit et abandonne.

Triste mais si faute il y a est-ce celle du patient? N'est-ce pas plutôt le résultat, l'impasse dans laquelle nous mène la pratique confrontante. Une pratique ancienne, tenace, qui épuise et qui à terme nous pousse à rejeter la faute au patient que l'on accuse de ne pas vouloir guérir et de venir à l’hôpital pour en tirer des bénéfices secondaires.

Soignant si vous lisez ceci, alors préservez vous et ne cherchez plus à convaincre vos patients qu'ils doivent changer. Vous vous ferez du bien et vous les aiderez beaucoup mieux!

C'est fini pour aujourd'hui!

.... Hep Suzie Q tu n'aurai pas oublié de nous parler de ta série animée avec le cheval??

Ah mais si, ami lecteur, tu as raison:  Bojack Horseman dans tout ça, que devient-il?

Et bien figurez vous que quelques heures après la fin de ma lecture du Zweig, j'ai regardé un épisode de cette merveilleuse série (s03e07) dans lequel l'un des personnages sort la blague suivante:

"combien faut-il de psychiatres pour changer une ampoule?"
réponse:
"un seul mais encore faut-il que l'ampoule ait vraiment envie d'être changée"

Je trouve cette blague (par ailleurs tout à fait en lien avec le reste de l'article) à la fois formidable et désastreuse. 

Elle est formidable parce qu'elle rejoint ce que je viens d'expliquer ci dessus. La source de la motivation réside chez le patient, c'est lui qui doit décider le changement. En aucun cas on ne peut imposer un changement quand bien même telle ou telle pratique nous semble moralement douteuse, répréhensible ou je ne sais quoi encore. 

Regardez dans votre rétro. Avez-vous déjà fait des changements ou au moins tenter dans faire? Arrêter la clope, diminuer le nombre d'heures passées à consulter votre smartphone, vous mettre au sport, augmenter la part de légumes dans votre alimentation... Combien de ces changements ont été initié par un tiers? Et combien sont de votre propre initiative? 

Appréciez vous les remarques comme "tu fumes trop, là faut que tu arrêtes, tu es en train de détruire ta santé?", n'êtes vous pas tenté de répondre par une phrase cinglante comme "de quoi je me mêle" ou encore "non pas du tout, je fume pas tant que ça". Seriez vous aussi "braque" si l'on vous avait simplement demandé "Où en est tu avec ta consommation de cigarettes?"

Mais cette joke est surtout désastreuse! la réponse "encore faut-il que l'ampoule ait vraiment envie d'être changée" sous-entend que tant qu'elle n'aura pas décidé de ce changement il n'y a rien à faire... C'est peut-être une blague mais cet écueil est celui que j'entends bientôt chaque jour à propos de certains patients lors des transmission infirmière. 

A la question "bah,et pour lui, qu'est-ce qu'on fait?" d'un collègue s'inquiétant d'une hospitalisation qui s'éternise pour un patient alcoolo-dépendant la réponse habituelle et qui semble satisfaire tout le monde est "bah... rien, il n'a pas envie de se soigner..."

Et il est là le désastre. Car ce n'est pas "rien" qu'il faut faire, bien au contraire! Notre rôle, il est là, c'est justement à ce moment précis qu'il faut agir et aller à la rencontre du patient. Le patient déterminé à changer, ou celui qui  met en place des actions pour changer, n'a pas besoin de nous ou si peu... En revanche celui qui n'est pas décidé au changement, celui qui est perdu dans son ambivalence, qui a envie de changer mais qui en même temps n'a pas envie, celui-là à grand besoin de nous. L'avoir dans nos murs et ne pas aller vers lui avec une approche motivationnelle relève quasiment de la faute professionnelle.

L'entretien motivationnel est un style de conversation où le patient devient un partenaire, un réel acteur de sa prise en charge. Mais plus qu'un style ou un outil c'est un état d'esprit qui une fois apprivoisé vous aidera dans nombre de situations. Et à ce style, n'hésitez pas à ajouter quelques outils qui faciliteront vos entretiens: balance décisionnelle, questionnaire audit, cercle de prochaska... Il y en a des dizaines, on trouve a peu près tout sur la toile!!

Pour conclure, quelques liens:

24h dans la vie d'une femme est aujourd'hui tombé dans le domaine public alors faites vous plaisir l'epub est libre de droit. Vous pouvez le télécharger ici: https://www.ebooksgratuits.com/details.php?book=2076

- vous avez envie de découvrir les dessous de l'entretien motivationnel: le livre de Miller et Rollnick est un excellent investissement que vous ne regretterez pas: https://www.amazon.fr/Lentretien-motivationnel-personne-engager-changement/dp/2729613617/ref=asap_bc?ie=UTF8

- L'AFDEM est l'Association Francophone pour le Développement de l'Entretien Motivationnel. Vous y trouverez beaucoup d'infos sur ce qu'est cet outil ou plutôt cet état d'esprit: https://www.afdem.org/entretienmotivationnel/

- Bojack Horseman est diffusé sur Netflix. La critique qu'en a fait télérama est ici: http://www.telerama.fr/series-tv/bojack-horseman-a-cheval-entre-humour-et-melancolie,145513.php



Kiss, kiss,

Suzie Q, En Marche avec L'Entretien Motivationnel