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mardi 24 avril 2018

les frottements du coeur de Katia Ghanty




Voilà un livre qui n'aurait jamais dû échoir sur ma table de chevet... Je lis du roman (beaucoup), des essais et manuels afférents à la psy en général, au développement personnel en particulier (de temps en temps) mais des témoignages rarement. 

Alors quand l'on m'a offert ce livre je me suis demandé en quoi celui ci pouvait m'intéresser. Un journal hospitalier ok mais moi mon truc c'est la psy et ce qui se passe derrière les murs d'un service de réa ce n'est à priori pas vraiment mon kiff. Mes stages dans ces services que l'on disait actifs (ah ah ah, la belle blague!!) par opposition à la psy qui serait donc passive (oui douce blague, venez faire un tour dans un service d'admission adulte, où 25 patients en crise attendent sans "jamais" voir un doc qu'on stabilise leur folie) sont loin et j'ai aucune envie d'y retourner. Pourtant. Pourtant...

Voilà un livre qui sous couvert de pathologie cardiaque parle en fait plus de souffrance morale, de santé mentale bousculée, d'un psychisme mis à rude épreuve, de l'incertitude du futur, de l'expérience de la solitude (même en étant bien entourée) face à son angoisse. Faire le deuil d'une vie en bonne santé pour se découvrir fragile et mortelle. Rien que ça....

Tout commence par une grippe chez une jeune femme. Une grippe dont le retentissement somatique  touchera le cœur et nécessitera une hospitalisation d'urgence. Le choc cardiogénique qui s'ensuivra imposera à l'équipe médicale une assistance circulatoire via la pose d'une ECMO (Extracorporelle Membrane oxygénation) qui se fera - au grand dam de la patiente - sans anesthésie. Bonjour souffrance, où l'envie de coter sa douleur à 11 sur une échelle qui s'arrête à 10...

Il y aurait beaucoup de choses à dire à propos de ce livre et du vécu de son auteure Mme Katia Ghanty mais ce qui m'a particulièrement intéressé c'est (forcément) ce qui attrait au rôle infirmier.   

Il y a tout d'abord ce que j'appelle les ruptures d'empathie. Nous le savons, toute la grandeur de notre métier est liée à notre capacité à éprouver ce que vit le patient. Sans se mettre en place mais en étant à ses côtés, comprendre ses états émotionnels. Alors en théorie c'est simple mais en pratique c'est d'une complexité sans nom. Car pour empathique qu'elle soit, une infirmière n'en demeure pas moins humaine et officiant dans un environnement ô combien stressant il est extrêmement difficile de ne pas se laisser envahir par ses propres états émotionnels sur les 8, 10 ou 12h que dure une journée de travail. L'idée d'une IDE réceptacle à souffrance clos et scellé qui accueillerait chambre après chambre les angoisses de ses patients est un idéal impossible à atteindre. Le réceptacle s'est depuis longtemps fissuré et l'IDE exprime aussi ses difficultés et son stress ce qui donne lieu à des scènes parfois cocasses si l'on se place du côté soignant, parfois humiliantes si l'on se place du côté patient. On trouvera ainsi l'exemple de la pose d'une sonde urinaire où les soignantes ne trouvant pas "la bonne ouverture" (p.33) gloussent de cette situation tandis que la patiente nue se sent honteuse. 

"Elles se marrent de plus belle. Elle se marrent et c'est normal: pour elles c'est une journée comme les autres, c'est leur travail, leur quotidien. Je mesure le gouffre qui nous sépare, elles et moi et à quel point je suis seule au monde à cet instant." (p.34). Elle est là la rupture d'empathie. Là où l'empathie crée la proximité, la rupture la fracture et crée le gouffre.

Ce sentiment de solitude que l'auteure évoque à plusieurs reprises me fait penser à des barrières invisibles qui existerait entre la personne coincée dans son lit et toutes les personnes s'afférant autour d'elle, famille comme soignants. Limitée dans ses mouvements, son univers s'est en quelques heures considérablement réduit pour ne plus être qu'une simple chambre voir un simple lit. Ces barrières invisibles l'isolent d'une telle façon que peu importe la dose d'empathie avec laquelle les visiteurs viennent il y aura toujours ce fossé entre elle - pour qui même le wc et la salle d'eau - sont des inaccessibles et eux qui sans en mesurer l'extraordinaire chance connaissent l'au-delà. Enfin on se comprend hein! Pas l'au-delà au sens biblique du terme mais l'au-delà... de la porte! Ils connaissent (familles et soignants) le couloir du service (quelle chance!) la petite musique de l'ascenseur (quelle aubaine!) le brouhaha du hall de l'hôpital (génial!) et l'atmosphère du parking (même pollué par les gaz d'échappement, ça fait rêver quand on est coincé sur un lit)  

"Je réalise que je fais désormais partie d'une autre réalité, celle de mon lit d'hôpital, et que toutes les personnes qui m'entourent, malgré leur soutien exceptionnel qu'elles m'apportent, ne pourront jamais entrer vraiment dans cette réalité-là. Je serai toujours seule allongée sur ce lit, pendant que l'entourage se tient bien debout" [...] "nous évoluons maintenant dans des dimensions parallèles, à la fois proches et terriblement éloignées. On peut toujours se voir, se parler, de part et d'autre d'un grand mur invisible, mais il n'y a aucun passage possible d'une dimension à l'autre. Je suis seule." (p.65)

Et le gouffre qui sépare la patiente du reste du monde n'a de cesse de croître à mesure que s'installe ce sentiment désagréable d'être devenue un objet. C'est probablement un éprouvé que connaît la plupart des personnes hospitalisé. "Je n'en peux plus de ces mains qui me tournent et me retournent comme un objet inanimé. [...] Mais peut-être qu'il est nécessaire aux équipes de réanimation de prendre un peu les patients pour des objets, après tout... [...] Peut-être que mon statut de bibelot est nécessaire à ma survie." (p.108)  Mais cette objetisation de la patiente n'est pas que physique. elle est aussi intellectuelle dans la façon dont les décisions quant à sa prise en charge sont prise, dans la façon de l'écarter de son projet de soins, dans les explications techniques parfois justement trop techniques. Pour moi qui officie en psy, c'est le grand écart. Là où nous tentons de mettre (pas toujours loin s'en faut...) le patient au coeur de son projet, en le ramenant à son rôle d'expert de sa propre vie, ici c'est l'inverse, le patient semble subir mais après tout peut-on faire autrement. "Madame, votre coeur risque de s’arrêter, vous risquez d'y passer alors la question que nous médecins nous nous posons est qu'en pensez vous, que souhaitez vous faire car après tout c'est vous l'experte de votre vie? "

Alors pour remettre un peu d'humanité dans un monde qui en semble parfois dépourvu il reste les petites attentions des soignants qui font toute la différence. Combler le gouffre et rappeler au patient qu'il est sujet et non bibelot. C'est la grande force de certaines infirmières. Le travail sur le rôle prescrit est très important en hôpital général. Et bien souvent il se fait - me semble-t-il - au détriment du rôle propre de l'infirmière. Alors ne pas l'oublier ce rôle propre, savoir l'investir ou le réinvestir est une grande qualité probablement très peu reconnue par les hiérarchies mais terriblement apprécié par les patients. A ce titre l'épisode du shampoing est formidable. La difficulté insurmontable que semble pour certains représenter un lavage de cheveux dans un service ou pourtant le pose d'une circulation extra-corporelle semble presque easy, est symptomatique de la perception de notre métier et nos missions. A cette question "puis-je avoir un shampoing?" le champ de réponses est vaste, pas le temps, pas le matériel, pas de protocole etc... Et pourtant le miracle se produit quand une IDE vient se proposer avec cette phrase toute simple "tout est possible en réa, il suffi de s'arranger." (p.118)

Cette même IDE qui par ses petites attentions a priori anodines rend le quotidien moins insupportable pour la patiente. "Je crois que si cette infirmière s'occupait de moi tous les jours, tout me parîtrait moins pénible." (p.122)

Même si j'y ai trouvé quelques longueurs sur la fin, voilà un livre que je conseille volontiers à mes collègues soignant. En effet à sa lecture difficile de ne pas interroger sa propre pratique et la remettre en question. Chacun en retirera sans doute quelque chose. Pour ma part ma leçon est la suivante: Ce qui est ordinaire pour moi (venir travailler à l'hôpital)ne l'est pas pour les patients. Au contraire tout relève de l'expérience extraordinaire, expérience qui mérite d'être accompagnée et soutenue. 

Bonne lecture,

KissKiss,
Suzie Q, une fiction autobiographique









mercredi 27 décembre 2017

Avec les alcooliques anonymes

par d_marino2001


( W A R N I N G. Ma vie a quelque chose de passionnant... enfin pour moi... et encore... Donc, pas de souci, je comprends que te perdre dans les méandres et vicissitudes de mon enfance ne t'intéresse guère. Lecteur te voilà prévenu, saute directement au 7ème paragraphe juste après les *** (désolé je ne sais pas faire un lien web...) pour entrer dans le vif de cet article sinon ce sera à tes risques et périls mais quelque soit ton choix sois le bienvenu in my world!)



C'était encore une fillette, elle devait avoir une dizaine d'années, pas beaucoup plus. On la disait solitaire. C'est pas tant qu'elle était inhibée mais ce qu'elle aimait c'était être seule, inventer ses propres jeux et nourrir son monde intérieur. Quand ses copines se retrouvaient les mercredis après midi et les samedis au sein d'associations sportives ou artistiques, elle, elle restait chez elle. Ses parents ne la retenaient pas bien au contraire. Et ce qu'elle aimait par dessus tout c'était rêvasser, ne rien faire si ce n'est être allongée à même le sol de son refuge.

Son refuge il était là haut. Dans le vaste grenier. Pour y accéder il fallait depuis le couloir face à sa chambre, ouvrir une trappe et en faire descendre l'escalier escamotable. L'opération délicate était le plus souvent diligentée par un adulte. Si la maison - ancienne - avait au fil des ans bénéficié d'importants travaux de rénovation, le grenier était resté quant à lui figé depuis des décennies.

Avec son sol jonché des souvenirs des anciens occupants des lieux, le grenier était aux yeux de la fillette une véritable caverne d'Ali-Baba. Dans cet espace qui devait avoisiner les 60m², se bousculaient les héritages d'époques révolues. Se côtoyaient ainsi des jeux amochés comme ce robot des eighties dont les rares bruitages ressemblaient à présent à de longues complaintes métalliques et douloureuses. Il y avait aussi plusieurs poupées, torturées et démembrées, qui reposaient à même le parquet poussiéreux. Elles ne suscitaient guère l'envie de jouer à la maman mais plutôt celle de célébrer une messe noire. 

Et puis sous cette charpente et cette toiture mal isolée - véritable cagnard en plein été et froid Sibérien en hiver - il y avait les livres et les écrits. Il y en avait partout. En carton, en étagère ou en vrac. On trouvait des manuels et de cahiers scolaires. Si on prenait le temps de les examiner on y découvrait avec délectation les balbutiements de l'écriture encore hésitante d'une gamine des années 50. La France décrite dans les manuels était une France qui déjà aux yeux de la fillette n'existait plus. C'était la France rurale et les phrases décomposées syllabes après syllabes parlaient de la vie à la ferme, de paille et de foins et de bidons de lait. 

Il y avait les lettres aussi. Par cartons entiers. Une correspondance amoureuse qui eut laissée songeur bon nombres de gosses issus de la génération Z. Ces lettres ramenaient à une époque où les contacts étaient rares et précieux. Les téléphones portables n'existaient pas, encore moins les smartphones. Ni chat ni sms. Les réseaux sociaux relevaient d'un scénario de science fiction digne de Philip K Dick.

Enfin tout au fond, dans une semi-obscurité, (car une seule ampoule avait pour mission d'éclairer la totalité du grenier) il y avait cette vaste étagère sur laquelle s'empilaient des ouvrages en tous genres. On pouvait tout aussi bien y trouver une collection de romans sentimentaux issus du magazine Nous Deux, que des ouvrages historiques ou des classiques de la littérature.

Ainsi la fillette, jour après jour, s'installa sur les coussins qu'elle avait elle-même agencé pour en faire un divan spacieux. Elle découvrit sous la poussière les atrocités des deux grandes guerres, l'époque de la guerre froide et la chute du mur et sans vraiment les lire elle imagina les mystères et interdits que pouvaient renfermer les œuvres de Dante Alighieri, L'enfer et La Divine Comédie en tête. Elle feuilleta aussi Guerre et Paix, les Frères Karamazov, Boris Godounov ou encore le Revizor. Du Russe mais pas que. Une large place était bien entendue consacrée à la littérature Française. Balzac, Zola, Maupassant, Hugo et toute la fine équipe était réunie au sein de cette bibliothèque. Une couverture marqua particulièrement son attention. C'était celle d'un roman de poche sur laquelle était représenté un lion majestueux. Cette image la faisait voyager. A la façon de Tintin, elle décollait pour l'Afrique pour résoudre mille et uns mystères qu'elle inventait. Ce livre, le Lion de Joseph Kessel, elle ne l'a jamais lu. Du moins pendant son enfance.

***
*


C'est de nombreuses années plus tard que je suis tombée par le plus grand des hasards sur le Lion de Kessel. Cette oeuvre faisait partie de mon patrimoine culturel bien que je ne l'ai jamais lu. Il était temps de réparer cette erreur. Kessel fait partie des grands écrivains Français du XXème siècle et bénéficiait en son temps d'une grande reconnaissance. C'était un auteur superstar. Aujourd'hui il est un peu tombé dans l'oubli et est j'imagine moins étudié au collège qu'il ne le fut.

Ce que j'adore chez Kessel , c'est qu'il a la trempe des grands écrivains. Pas le genre de mec à se poser devant son bureau en charentaises et à attendre que l'inspiration viennent frapper à sa porte. Non Kessel est un auteur qui mouille la chemise, qui va à la rencontre de son sujet peu importe si celui-ci soit de l'autre côté du globe. Avant d'être écrivain, Kessel est journaliste. Et avant d'être journaliste, Kessel est un voyageur-aventurier. Il suffit de lire sa biographie pour s'apercevoir que le voyage est dans son ADN.  C'est après ma lecture du Lion que j'ai décidé de ne pas en rester là et de lire un second Kessel. J'ai alors découvert que Kessel avait écrit sur l'alcoolisme, sujet qui me passionne tout particulièrement et qui est au cœur de mes pratiques. Aussi avant de me lancer dans la lecture de "l'armée des ombres" ou de "les mains du miracle", je me penchai sur son livre sobrement intitulé "Avec les alcooliques anonymes".

Si Kessel s'est intéressé à la dépendance alcoolique, c'est avant tout parce que sa femme en soufrait elle-même. Michèle O'Brien venait d'une famille Irlandaise où l'alcool était fortement présent à en croire l'article paru dans Libé le 29 janvier 2016. Elle y est décrite comme "une personnalité originale et farouche [... ] qui sous l'effet de la boisson se métamorphosait tantôt en bouffonne vaseuse, tantôt en furie au langage ordurier". Michèle qui, toujours une flasque de whisky en poche, multipliait les esclandres fit 17 séjours en désintoxication entre 1964 et 1978 à la clinique du château de Préville à Orthez.

Alors si la démarche de Joseph - qui préférait qu'on l'appelle Jef - est bien entendu journalistique elle trouve cependant ses fondements dans la culpabilité profonde qu'il ressentait dans l'alcoolisme de sa "beautiful darling". Si lui pouvait se montrer gros buveur, il n'en a semble-t-il jamais souffert. Kessel était en revanche convaincu que c'est à son contact que Michèle était devenue alcoolique. Il nourrissait l'espoir que son reportage sur les AA lui ferait prendre conscience de ses troubles.

Pour mieux comprendre la passion amoureuse entre Kessel et celle qu'il appelait Mike je vous invite à découvrir l'article suivant: http://professionlavie.blogspot.fr/2014/12/profession-1er-grand-reporter.html

Propos rapportés de Michèle aka Mike « A cette époque, nous recevions beaucoup et nous allions beaucoup chez les autres. Ivre, j’avais la langue cruelle, lacérante. Cela faisait souvent scandale. Qu’importe ! me disais-je avec satisfaction. J’étais une lady" 

Quant vous travaillez en hôpital psychiatrique, les addicts constituent votre "fond de commerce". Le mésusage de l'alcool ou du tabac est trans-nosographique, on le retrouve chez un nombre très important de patients. La dépendance concerne tout aussi bien les patients aux structures névrotiques que les psychotiques. Souvent on classera volontiers ces patients du côté des borderline sauf si comme moi vous travaillez dans un service ou le psychiatre sous forme d'aveu vous déclare entre deux entretiens "oh...vous savez Suzie, moi il y a bien longtemps que je ne fais plus de clinique...."

De fait, bien souvent abandonné, ces patients sont comme des yo-yos qui vont et qui viennent. Si l'accueil qui leur est réservé est initialement chaleureux, il ira indubitablement en se détériorant, l'équipe médicale et paramédicale plutôt que d'affronter son incapacité soignante projettera son échec thérapeutique sur le patient en appuyant sur ses faiblesses, son soit-disant manque de volonté et sa supposée recherche de bénéfices secondaires... Du grand classique.

Et puisque personnes alcoolo-dépendantes il y a, associations néphalistes il y a aussi... Sans déc, j'adore ce terme "néphaliste" pas vous? ça me fait penser à une bande d'amateurs de timbres. Oui je sais ce sont les philatélistes, j'ai pas dit que je confondais ces termes, juste que ça m'y fait penser, par association d'idées si vous préférez. Imaginez un instant l'association des philatélistes anonymes? Comme ça, de prime abord, on pourrait dire qu'un amateur de timbre est inoffensif et que sa passion est sans danger... mais s'il vous prend l'idée de regarder la saison 3 de l'excellent série Fargo vous comprendrez vite que la quête d'un seul timbre peut vite vous menez dans des eaux troubles... Mais je m'éloigne du sujet... Reprenons! Chaque fois que je reçois un alcoolo-dépendant en hospitalisation je me dis tout seul dans ma petite tête "Untel est arrivé pour sevrage alcoolique, ce serait bien qu'il rencontre les collectionneurs de timbres." Et niaisement je souris...

Paradoxalement j'ai pu constater que l'association néphaliste la plus connue est aussi la moins connue. Je m'explique. Tout le monde connaît les Alcooliques Anonymes. Soignant ou non-soignant. Probablement que sa représentation dans un cinéma sur-représenté en France (le ciné US) y est pour beaucoup. Mais et c'est là le paradoxe peu de personnes en connaissent son fonctionnement et notamment son aspect spirituel voire religieux.

Quand je discute avec mes collègues, rares sont ceux qui opèrent une distinction entre les associations d'anciens buveurs. Vie libre, AA, Alcool Assistance, Croix d'Or, Espoir Amitié etc.. Toutes se fondent en un grand magma unique dénué de nuance et de singularité. Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit - après tout mes collègues et moi bossons en admissions psy et non pas en addictologie - mais bien de souligner le rideau d'opacité qui sépare système de soin et réseau d'anciens buveurs.

Pourtant, plutôt que de voir dans le refus d'un patient de se rendre à une réunion des AA la preuve indubitable d'une volonté de ne pas se soigner justifiant une sortie rapide d'hospitalisation, peut-être qu'une connaissance à minima des principes fondateurs des AA permettrait une autre lecture.

Alors le livre de Kessel permet de rétablir la spécificité des AA. Ecrit à une époque où ce qui venait des States ne pouvait se découvrir en cliquant depuis son salon sur un site officiel mais demandait un effort physique d'investigation aux journalistes, ce livre se lit presque comme un roman grâce à la qualité d'écriture de Kessel. Et puis ce n'est pas un livre lambda sur les AA, non ce livre à réellement participé à l'implantation des AA en France.

Le regard de Kessel est celui d'un curieux qui de prime abord peine à comprendre comment certains hommes peuvent sombrer dans l'alcoolisme alors qui lui, bon buveur, ne s'estime pas en danger.

"il m'était arrivé de dépasser la mesure plus d'une fois. Il m'était arrivé même d'aller jusqu'à l'inconscience, jusqu'à l'absurde, le ridicule et l'odieux. Après ces excès, j'avais connus des réveils terribles. Mais les bons souvenirs l'emportaient de loin sur les mauvais. Et quand je pensais à toutes ces heures d'allégresse intense, d'ardente amitié, de communion généreuse que j'avais connues aussi bien en escadrille que chez les tziganes de Paris ou train blindé sibérien, ou sur un voilier en mer Rouge, ou encore dans une baraque de la Terre de Feu, et que je devais à l'alcool - je ne pouvais m'empêcher de considérer ce dernier comme un sûr et joyeux compagnon tout au long de l'existence."

Alors pour mieux saisir la souffrance Kessel plonge au coeur de la bowery, quartier New-Yorkais invraisemblable où survivent ceux qui touchent le fond. Avec lui nous découvrons les personnalités fondatrices et les principes fondateurs des AA mais aussi les anonymes qui peuplent ce livre.

"J'ai eu besoin d'alcool pour trouver le courage d'aller aux chantiers, puis pour avoir la main sûre. J'étais saoul tout le temps, quoi! (...) Aucune jeune fille propre ne voulait plus sortir avec moi. J'ai bu davantage. Mon patron a fini, malgré sa patience, par me mettre à la porte. J'étais bon ouvrier, j'ai trouvé de l'embauche, jamais pour longtemps à cause de la gnôle. Comme il m'en fallait toujours davantage et que je chômais de plus en plus, j'achetais la moins chère, le vrai poison. Alors tout m'a paru sans importance - vêtements, apparence, santé. Je suis devenu un de la Bowery"


"Je n'essaierai pas de faire croire, dit-il, que cela a été plaisant. Mais est-ce que les angoisses de l'alcool, et les tremblements et les ulcères et la vermine, et le DT c'est plaisant? J'ai souffert, c'est sûr, mais une fois pour toutes. Et j'ai été soutenu par les Alcoholics Anonymous, chaque jour, chaque nuit. Ils m'ont donné les moyens, les recettes, pour passer le plus dur. Et j'ai un job et j'aime ma nourriture, j'ai même des amis... Je vis de nouveau..."


S'il y a bien un principe que nous Frenchies avons du mal à digérer est l'aspect de dévotion religieuse qui entoure la participation aux réunion des AA. Comme si chaque alcoolique - à la façon d'un Benicio Del Toro dans 21 grammes - devait s'encombrer du poids immense de la culpabilité et se flageller dans un processus rédempteur.

Voici quelques extraits du livre:

"Il n'y a qu'une protection et une seule qui puisse veiller sans défaillance, jour et nuit, sur l'alcoolique, le sauver de lui-même jusqu'à la fin de ses jours. Parce qu'elle n'appartient pas à la créature humaine. Parce qu'elle est le fait d'une Puissance Supérieure, divine."



"Elle exige que l'on reconnaisse l'existence d'une Puissance Supérieure, qu'on ressente dans son âme la présence et que l'on se soumette à son décret souverain"



"Le premier consiste à reconnaître son impuissance à dominer l'alcool et à gouverner sa vie. Le deuxième est de croire qu'une Puissance Supérieure peut lui rendre sa vie. Le troisième est de prendre la décision de remettre sa volonté et sa vie entre les mains de Dieu, "tel qu'il le conçoit".

Dans notre pays très attaché à la laïcité ce discours à de quoi faire saigner les oreilles. Ainsi j'ai à de nombreuses reprises entendu des patients à qui l'on proposait de se joindre à une réunion des AA organisée sur l'établissement "Hors de question, une vrai secte ces gens-là". Oui les AA provoquent régulièrement des réactions excessives... Pourtant le Dieu auquel les AA nous invitent à nous soumettre est un Dieu "modulable":

"Ces gens m'ont encore enseigné que si je voulais avoir la force de suivre ces préceptes, il me fallait prier Dieu. Mais que ce Dieu ne devait pas être conforme à une image imposée depuis des siècles, que j'étais libre de concevoir à ma guise et que, même si je ne croyais pas à un Dieu, même de cette manière, je devais essayer de prier le Dieu qui pourrait être et me donner le courage nécessaire."



"Ebby annonça paisiblement les conditions de la recouvrance. Admettre sa défaite absolue. Devenir honnête vis à vis de soi-même. Avouer ses faiblesses à quelqu'un d'autre. Réparer les torts qu'on a causés. Essayer de faire don de soi-même dans désir de récompense. Prier Dieu, quelle que soit votre conception de lui, ou même à titre de simple expérience."



"Nous accepterions le Diable lui-même, s'il était alcoolique et avait besoins de nous, dit Bill W..."

Je dois reconnaître que ce principe à moi aussi le don de casser les pieds et pourtant cette croyance en une Puissance Supérieure contribue semble-t-il de façon efficace au rétablissement de nombreux alcooliques et ce depuis des décennies à présent...

Autre chose qui risque de chiffonner les amateurs de clarté scientifique: les approximations étiologiques. Il faut rappeler que les AA ne sont pas une société savante, ni un regroupement d'expert en addictologie mais un groupe d'anciens buveurs. Cela signifie qu'il ne s'agit pas tant de faire preuve d'une précision clinique que de parler vrai, de toucher le buveur de la façon la plus efficace. Ainsi rappelé on comprend mieux le discours qui ramène la dépendance à l'alcool à une simple allergie.

"on ne devient pas alcoolique. on naît alcoolique. Mais ce fait congénital n'avait rien à voir avec un vice héréditaire - car beaucoup d'intoxiqués sont nés de parents sobres (...) Bref l'alcoolisme (...) était une prédisposition qui relevait du domaine encore mal connu, souvent inexplicable, de l'allergie, de l'intolérance organique."

"Nous savons tous, dit-il, que l'usage du sucre est inoffensif et même favorable à la plupart des gens mais que, pour certains, il est dangereux et peut devenir funeste. Ceux-là sont nés avec une prédisposition au diabète. (...) Leur allergie, alors, est reconnue et ils sont mis au régime. Tout est pareil chez l'alcoolique; la prédisposition congénitale, l'allergie, la discipline nécessaire."


Une idée que je trouve intéressante est celle qui consiste à ne pas se faire de plan sur la comète. Les AA ne demandent pas à leurs membres une abstinence ad vitam aeternam. Non et bien au contraire, le message est limpide:

"ne pas toucher à l'alcool juste pour aujourd'hui: demain est un autre jour"

ou encore:

"Surtout pas de grandes résolutions, pas d'engagements définitifs à l'égard de vous-même. Ne vous jurez pas de ne plus jamais boire. Rien que d'y penser, on est pris de panique. Dites-vous seulement: je ne toucherai pas à l'alcool pendant 24 heures. C'est tout. 24h. Ne pensez pas à un moment de plus. Et quand le premier jour sera passé, dites-vous: "Encore 24h. Ce n'est pas si terrible, je l'ai déjà fait. Puis, on verra bien..." Vivez sur 24h: première règle. La deuxième: venez aussi souvent que vous le pouvez aux réunions."

Cette notion des 24h est intéressante, car quoi de plus difficile, pour celui qui dès son réveil vit pour le produit, dans l'angoisse de se le procurer ou de ne pas en avoir assez, que d'imaginer passer le reste de ses jours sans ce produit qui, s'il le détruit à petit feu, est aussi l'unique remède qu'il a trouvé pour affronter ses angoisses.

"boire pour un alcoolique n'a jamais été un plaisir, mais une absolue nécessité, le seul recours qui lui était laissé pour ne pas devenir fou d'angoisse, pour faire taire, momentanément, un e douleur d'être intolérable, pour se sentir pendant quelques instants, en sécurité dans une zone frontière qui n'est ni la vie ni la mort"

Devenir abstinent c'est faire le deuil de la sensation d'ivresse. Si on aborde ce deuil avec un patient, c'est la piste noire thérapeutique assurée, la plus casse-gueule, celle qui risque de développer plus de résistance au changement que de motivation à l'arrêt. Quelque chose du genre : "Vous me dites que vous souhaitez arrêter l'alcool, cela veut dire faire le deuil de la sensation de l'ivresse, plus jamais vous ne connaîtrez cette sensation si particulière, êtes vous réellement prêt à ça? euh... tout compte fait.. non j'vais continuer à me fout' la tête à l'envers"

Pour autant je trouve cette notion des 24h un peu trop limitative. Si l'engagement à vie peut faire peur, un juste milieu peut être intéressant. Travailler sur une semaine, une quinzaine ou un mois est à mon sens souvent bénéfique. D'une part cela permet de transformer l'abstinence en un challenge ou défi "sportif" qui s'il est réussi méritera récompense. S'offrir une place de ciné ou un p'tit resto après 15 jours d'abstinence est très souvent motivant, gratifiant et permet également la restauration d'un semblant de confiance en soi qui la plupart du temps est bien érodée. De plus et c'est là le plus important, le travail thérapeutique sur une courte période permet d'identifier les jours à priori calmes des jours à priori à risque de consommer. Il est en effet très facile de prendre un agenda avec le patient et de lister les jours à risque. "Lundi je suis chez ma mère, je vais l'aider dans l'entretien de son jardin, ça m'évite de penser, en plus je bois jamais quand je suis avec elle, d'ailleurs il n'y a jamais d'alcool à sa maison, en revanche mardi je suis seul toute la journée, là ça risque de tourner dans ma tête, j'vais ruminer des idées négatives et je risque d'ouvrir une bouteille pour me calmer, après c'est surtout samedi je dois voir les copains et tous picolent alors ça va être dur de refuser". En travaillant ainsi on peut non seulement identifier et détecter les jours à fort risque mais une fois cette première étape terminée on peut travailler sur comment y faire face pour justement ne pas consommer. En travaillant uniquement sur 24h, le patient risque de se réveiller un beau matin sans avoir identifié le gros danger que lui tend la journée et de devoir improviser au dernier moment une stratégie pour ne pas consommer.

Enfin l'idée des AA qui me semble la plus pertinente est celle de l'accompagnement qui se résume ainsi:

"pour rester sobre un alcoolique à besoin d'aider un autre alcoolique."

Intéressante car ainsi résumée elle ne se dissimule pas derrière une intention pseudo-altruiste. Si je t'aide ce n'est pas tant pour t'aider que de m'aider. Oui, en aidant autrui, je m'aide. Extraits:

"... son instinct le plus essentiel lui disait que, en essayant d'aider les autres, c'était lui le premier qu'il aidait."


" L'abstinence lui avait été si facile, si légère parce que chaque jour il avait essayé de rendre des alcooliques à la sobriété. En tâchant de les aider, il travaillait à son propre salut."



" il faut amener les gens comme moi à l'état de misère absolue où je me suis trouvé. Mais sans les soumettre à une pression morale. C'est d'eux-mêmes qu'ils doivent parvenir à cette conscience désespérée. Et cela n'est possible que s'ils entendent un autre alcoolique, aussi gravement atteint, leur parler de soi. Par mon exemple, leur faire sentir, toucher ce vide, ce néant absolu".


J'aime  beaucoup la sincérité de cette aide qui permet à l'aidant de devenir utile et de donner du sens à son existence, sens qui contribue à son tour au maintien de l'abstinence. Cela permet aussi de garder à l'esprit - même une fois l'abstinence installée depuis de longs mois  - que l'on reste fragile et sujet à la rechute. Extrait:

" A condition de garder sans cesse vive et comme saignante la mémoire de ses souffrances, de sa dégradation et de la mettre au service de tous les hommes. alors, peut-être, en effet, un alcoolique a-t-il plus de chance qu'un autre de devenir sel de la terre."

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, tant vous l'aurez compris, je l'ai trouvé passionnant. Bon en même temps il faut savoir s'arrêter. De toute façon pour 10 lecteurs qui auront commencé ce texte combien sont encore là? Levez la main pour voir? ... Ah oui ça fait pas beaucoup tout de même. Alors concluons! Livre ancien, 1960, avec les alcooliques anonymes, n'a pas qu'un intérêt historique. Pour celui qui rend en charge les malades alcooliques, ce livre donne la possibilité via les nombreux témoignages qui y sont réunis de saisir la souffrance profonde de l'alcoolique, sa solitude mais aussi l'espoir que peut susciter une association d'anciens buveurs. Surtout ce livre permet de mieux comprendre la singularité de ce mouvement, les AA. Une meilleure compréhension, une connaissance des 12 principes et à n'en pas douter ce sont les échanges et les entretiens avec nos patients qui s'en trouveront améliorés.



(pour en savoir plus et vous procurer ce livre: https://www.babelio.com/livres/Kessel-Avec-les-alcooliques-anonymes/90460 )


KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique



lundi 11 septembre 2017

Parlons addiction sexuelle, parlons du démon d'Hubert Selby Jr.



bah ouais j'me la pête avec ma petite collection Hubert Selby Jr.




Quand mon libraire m'a conseillé "le démon" je me suis sentie conne. Faut dire que j'ai toujours revendiqué Hubert Selby Jr comme l'un de mes auteurs américains préférés juste aux côtés de Bukowski, Tom Wolfe, Henry Miller ou encore Philip Roth. Alors ne pas avoir lu et pire ne même pas connaître ce démon me ficha une belle honte... Et quand il m'annonça que c'était probablement le livre de Selby le pus lu et vendu en France, je ne pus résister et le lui achetai.


Autant le dire d'emblée, ce n'est peut être pas le chef d'oeuvre que j'espérais. Je n'ai pas retrouvé ici le style explosif d'Hubert Selby Jr mais ce livre fait néanmoins monter le curseur Babelio à 4 étoiles sur 5. Et s'il trouve sa place ici, sur le blog, ce n'est pas tant parce que je le considère comme un très bon livre mais plutôt parce qu'il traite de ce qui nous intéresse, à savoir une plongée lente mais dévastatrice dans la détérioration psychologique d'un homme, sa solitude et sa folie.


Ce démon est comme le domino manquant entre Shame, le film exceptionnel de Steve Mc Quenn et American Psycho (qui lui atteindrait presque la note maximale de 6 étoiles sur 5...) de Monsieur Bret Easton Ellis. Un croisement entre l'addiction sexuelle d'un cadre voué à un avenir professionnel sans limite et un psychopathe finalement plus addict à l'excitation que ressent celui qui joue avec le feu, les limites et les interdits.

A Shame il emprunte l'extrême solitude du héros et la souffrance que génère son appétence pour le sexe. On imagine aisément le personnage principal Harry sous les traits de Michael Fassbender. A American Psycho il emprunte, au moins dans le dernier tiers du roman, la logique froide et l'absence d'empathie. Et là encore on pourrait imaginer Harry ressembler à Christian Bale l'acteur qui tenait le rôle de Patrick Bateman dans l'adaptation ciné qu'en avait faite Mary Harron.

Donc du sexe, oui. Ça commence comme une pulsion et dès les premières lignes le programme est annoncé. "Ses amis l'appelaient Harry. Mais Harry n'enculait pas n'importe qui. Uniquement des femmes... des femmes mariées." C'est brut et absolument pas métaphorique.


(Remarque: L'utilisation du verbe enculer en ouverture d'un roman est-elle la garantie d'un grand livre? Rien n'est moins sûr mais je fais néanmoins le constat que bien avant Vernon Subutex, Virginie Despentes dans ce qui était alors à mes yeux son Masterpiece intitulait son chapitre 1 "Je t'encule ou tu m'encules?". Ce qui par ailleurs pose la question de l'emprunt éventuel de ce verbe et l'hommage à Selby Jr de Despentes qui dans une interview à Télérama (à lire ici) citait volontiers l'Américain comme influence (parmi d'autres).)


Le livre nous donne à suivre la vie de Harry sur plus d'une décennie, depuis sa vie de célibataire hébergé chez papa et maman, à celle de jeune époux et jusqu'à celle de père de deux enfants. Professionnellement on suit son évolution depuis ses débuts comme jeune cadre prometteur jusqu'à devenir l'un des businessman influent de New York qui s'affiche sur les couvertures des magazines de son pays. Mais on le comprend vite Harry souffre d'une forme d'addiction. Une addiction au sexe à une époque (1976) où l'expression n'existait pas encore. En effet il faudra attendre le milieu des années 80 pour que Carnes puis Goodman la conceptualise. (plus d'info ici) "Ce qu'il voulait c'était baiser quand il avait envie de baiser, et se tirer ensuite". Harry est comme ça, sa vie se résume à une multiplication des aventures sexuelles.

Et tout d'abord on croit suivre un dragueur invétéré, le genre de bonhomme insupportable qui arrête toute activité dès qu'il croise "une belle paire de nichons et un beau cul bien rond"Sa routine: profiter de sa pause déjeuner pour aller rencontrer en ville au parc des femmes et les fixer d'un regard sans ambiguïté.

"fixant avec insistance (...) l'arrondi de la fesse"; "contempla ostensiblement ses jambes croisées"; "Harry ne détourna pas les yeux"; "il dévisageait les femmes d'un œil lubrique"; "la dévisageant avec concupiscence"

Une fois la jeune femme ferrée, Harry aime se faire désirer et joue volontiers avec ses femmes à usage unique qu'il jette dès l'acte consommé.

"il ne jugeait pas mauvais de laisser Mary poireauter quelques temps"; "la faire languir lui procurait une satisfaction supplémentaire"; "plus il y songeait plus ça l'excitait"

Alors il invente des faux noms et ne donne aucune adresse de façon à ne devoir entretenir aucune relation. Sinon "elle lui téléphoneraient à toute heure du jour ou de la nuit, ou viendraient chez lui quand elles avaient le feu au cul."

Son excitation ne naît pas tant dans l'acte sexuel lui-même que dans l'excitation qui l'entoure. Et notamment du fait qu'il puisse être surpris par les maris "il ignorait ce qui pouvait se produire et son appréhension augmentait son excitation"; "elle n'habitait peut-être pas à l'endroit indiqué, ou les choses n'allaient pas se passer comme il le pensait, son mari pouvait être là, ou rentrer à l'improviste (...) mais savoir que tout pouvait arriver ne faisait qu'accroître son excitation."

Mais une addiction n'en serait pas une si elle n'avait pas de répercussions négatives. Et pour Harry c'est tout d'abord la sphère professionnelle qui est touchée. A s'adonner ainsi à son addiction sur l'heure du déjeuner, forcément ses retards s'accumulent. D'abord quelques minutes, puis plusieurs heures, jusqu'à se faire porter pâle, accablé par la honte de revenir au bureau. Ses retards agacent bientôt au sommet de sa hiérarchie. Convoqué par son patron: il perd une promotion qui lui est pourtant promise.

"la seule chose dont il eût conscience était l'intensité de ses sentiments qui l'agitaient, et son incapacité à leur donner un nom ne faisait qu'accroître la panique qu'il ressentait."

Alors pour reprendre le contrôle, il tente l'évitement en surinvestissant son travail. Mais l'évitement est-il possible? Comment éviter la moitié de la population? Alors il a beau s'y contraindre et ne quasi-plus sortir du bureau le midi, la rechute lui tend les bras. Décision apparemment sans conséquence: un déjeuner avec la secrétaire. Bim-Bam-Boum c'est reparti!

"cependant, s'il parvenait encore à exercer un certain contrôle sur ses actes, il n'en allait pas de même pour ses pensées."

Si, dans un premier temps, l'évitement est une stratégie efficace pour qui souhaite mette un coup d'arrêt à une addiction, elle est difficilement tenable dans le temps. Le problème de notre anti-héros est le même que celui de l'alcoolique qui se tient à distance des bistrot. ça marche un temps et puis... Est-il possible de se tenir éloigner de toute bouteille pour le restant de ses jours? Rien n'est moins sûr. Alors faute de stratégie alternative plus élaborée Harry rechute. Et ce n'est pas le psychanalyste qu'il consulte qui lui offrira les clés pour s'en sortir. "...un grand trouble se fit dans sa tête et finit par l'envahir tout entier, et il réagit automatiquement de la seule manière efficace qu'il ait jamais trouvée." Et à nouveau les retards et à nouveau les opérations séduction.

Exemple de stratégie inefficace "il s'asseyait sur un banc en mangeait son sandwich, en pensant à tout autre chose. Et ça marcha. (...) Mais sa maîtrise ne tarda pas à l'abandonner et, une fois de plus, il se retrouva dans une chambre d'hôtel avec une nana." Très risqué comme stratégie non? et bien casse-gueule aussi non? Et pourtant si représentative de la réalité. Pour reprendre l'exemple de l'alcool, combien de patients soignés en addicto sont fiers en retour de permission d'annoncer tout de go qu'ils se sont rendus dans leur bistrot habituel mais qu'ils n'ont consommés qu'un café ou une limonade. Oui ça s'appelle jouer avec le feu.

Paradoxalement tandis que Harry s'enfonce dans toujours plus de sexe, et que sa santé mentale se dégrade au grand détriment de sa femme qui désespère de pouvoir l'aider, sa progression dans la hiérarchie de son entreprise ne semble connaitre aucune limite. Ses retards continuent d'exister mais sont largement compensés par son talent et son implication. En effet par moment il arrive à se défoncer pour le travail à y consacrer toute son énergie dans ce qui peut apparaître comme de véritable période de sevrage qu'il s'accorde. Malheureusement la 6ème étape de la roue du changement de Prochaska et Di Clemente vise juste et notre héros rechute.

Cette roue aussi connue sous le nom de modèle transthéorique du changement est - bien qu'imparfait - un outil de base à connaitre quand l'on s'intéresse aux addictions. Elle permet non seulement de comprendre où se situe notre patient mais surtout nous guide sur l'attitude thérapeutique à adopter et permet ainsi d'éviter des erreurs extrêmement énergivore et inefficace du genre vouloir sortir un patient de son addiction alors que lui n'en est qu'à la pré-contemplation, phase où le patient ne voit que des bénéfices à sa consommation et n'a donc aucunement l'intention d'y mettre un terme.

En l'espèce l'histoire débute alors que Harry est en pleine phase de précontemplation. Son addiction n'est pas vécue comme telle, elle n'est qu'une source de plaisir sans aucun point négatif. Une sorte de lune de miel. Le premier hic survient de la sphère professionnelle. Les retards s'accumulent, pris dans ses opérations de séduction, Harry qui opèrent sur l'heure du déjeuner, arrivent de plus en plus tard au travail. Les vives remontrances de son patron puis une promotion promise qui lui échappe et c'est la bascule, Harry passe en phase deux la contemplation. C'est la phase des questions, la phase où l'on pèse le pour et le contre.

"l'introspection devenait chez lui une habitude, et son esprit se brouillait à force d'essayer de comprendre le pourquoi et le comment de ce qui se passait en lui." "... il espérait pouvoir comprendre le pourquoi de ces événements et y remédier. Ou a défaut du pourquoi, il pourrait au moins comprendre le comment et empêcher tout ça de se reproduire."

"il aurait voulu pouvoir changer quelque chose, mais ne savait pas quoi."

S'ensuit la phase d'action (la phase de détermination est ici très brève, voire passée sous silence) où comme évoqué un peu plus haut, Harry en mettant les bouchées doubles au boulot s'octroi des périodes de sevrage. Les rechutes sont fréquentes mais avec un changement notable. L'on constate comme un syndrome de tolérance. Du genre toujours plus pour obtenir une satisfaction identique. Alors tout d'abord l'excitation vient des ses coucheries à l'heure du déjeuner puis cela devient insuffisant il faut toujours plus de frissons, de prises de risques...

La tolérance: "un sourire, un bonjour, un regard et une brève conversation, et puis sa queue qui fouille la chatte mouillée de la fille (...). Et il jouit, (...) et il attend le sentiment de bien-être, de soulagement qui suit habituellement l'éjaculation (...) Mais il ne vient pas. Pour une raison qui lui échappe, la méthode sûre et éprouvée qu'il emploie de longue date n'a plus l'efficacité qu'elle avait(...)."

L'on comprend alors que ce n'est pas tant d'une addiction au sexe que souffre Harry mais d'une addiction à la mise en danger, à la transgression d'interdits. Mais ce serait spoiler qu'en dire plus...
Au-delà de l'addiction il y a beaucoup à voir et à lire dans ce roman. Comme cette sensation de dépersonnalisation, de déréalisation, qui touche Harry:

"il se surprit à suivre une femme dans un magasin. Elle regardait les soutiens-gorge et les culotte, et lui l'observait. Jusqu'au moment où il prit soudainement conscience de ce qu'il était en train de faire.

"il aurait voulu se lever et s'enfuir, mais en était incapable et il restait là, tel u spectateur impuissant, et se voyait baiser la fille."

"il se retrouva allongé sur un lit en compagnie d'une des filles du service des relations publiques, conscient du fait qu'il pouvait encore prendre le dernier train, mais sachant qu'il n'en ferait rien. Comme si cette décision lui avait été imposée, sans qu'il eût son mot à dire, et il se résigna sans vraiment protester."

Alors faut-il lire ce livre? Clairement si tu n'as jamais lu un Selby Jr, ce n'est pas celui que je te conseille pour commencer. Son style - bien qu'intéressant puisque inspiré par le courant de conscience - n'est pas aussi "cinglé" que celui des Last exit to Brooklyn ou encore retour à Brooklyn. Je dis cinglé car si tu ne connais pas Selby, voici un extrait d'un article de Libé: Hubert Selby Jr, est «considéré comme le fou furieux de la littérature américaine. Il ne fait partie d'aucun courant, d'aucune école». Sa vie, en quelques mots, ce fut : «tuberculose, alcool, héroïne, HP et tout le reste." Un beau portrait tiré du même quotidien est à lire ici. En revanche, si tu veux lire quelque chose sur les addictions, alors là ça vaut le coup. Et si c'est le sexe qui t'intéresse et que tu désespères de pouvoir lire autre chose que la misère érotiquo-marketée de E.L James, n'hésite pas. (tu peux aussi lire en complément l’exceptionnel Complexe de Portnoy de Philip Roth).



KissKiss,
SuzieQ, une fiction autobiographique





mercredi 30 août 2017

The Guard, un film de Peter Sattler.




Cela faisait longtemps que cela me trottait dans la tête. A chacun de ses nouveaux films les critiques du Masque et la Plume d'Inter pourtant souvent partagés étaient unanimes à son encontre: elle irradiait les films par sa présence, son naturel, son talent d'actrice. Elle c'est Kristen Stewart, star planétaire grâce au célébrissime Twilight. Comme je n'ai pas vu ce film, cette actrice était une illustre inconnue pour moi. Mais au vu du dithyrambisme de ces critiques, il me fallait mettre à jour ma culture ciné. Après le très beau Sils Maria d'Olivier Assayas, je décidai de regarder The Guard.

Alors si j'ai choisi d'en parler ici, sur ce blog absolument pas consacré au ciné, c'est parce que ce film c'est l'histoire d'une empathie.

Première raison de le regarder: un film qui nous plonge au sein de l'armée US et du camp de Guantanamo sans jamais montrer une arme, une explosion, ou encore une scène d'action c'est non pas rare mais carrément inédit à mon avis.

Point numéro 2, ce film qui n'en parle absolument pas m'a signifié à quel point la position de soignant est mille fois envisageable à celle d'un militaire.

Difficile en effet de regarder ce film en faisant abstraction de mon métier de soignante.

Kristen Stewart, jeune militaire américaine, débarque à Guantanamo pour surveiller ces soi-disant terroristes tous pointés comme co-responsables du 11 septembre et à ce titre traités de la manière la plus abjecte qu'il soit. Rapidement on apprend que ces personnes sont des détenus et non des prisonniers, nuance essentielle, car un prisonnier implique un traitement conforme à la convention de Genêve, tandis qu'avec un détenu, c'est la fête, on peut tout lui faire subir! Mais sur place elle va s'aperçevoir que le monde ne se divise pas entre les bons et les méchants comme voudrait nous le faire croire les adeptes de la pensée simpliste.

La pauvre Kristen va progressivement nouer une relation avec un détenu, relation qui va lui poser des problèmes avec sa hiérarchie.

Ce que nous montre ce film c'est à quel point se poser des questions est dangereux quand on est militaire. La seule façon d'évoluer dans ce monde kaki, est d'accepter le monde binaire qu'on nous présente et surtout ne jamais ô grand jamais se poser de questions.

Quant à sympathiser avec un détenu, ou simplement lui témoigner de l'empathie, c'est là un acte quasi-subversif qui semble incompréhensible par la majorité des militaires.

Celui qui a la malheur de ne pas s'acclimater à ce moule de la pensée réduite doit affronter ses questionnements tout seul. Ainsi on apprend qu'un des gardiens d'une autre aile a tenter de se suicider. Ses doutes sur les pratiques du camp l'ont poussé à ce passage à l'acte. Ce qui est terrible dans cet univers c'est qu'il ne semble exister aucun lieu de parole. La souffrance est tue, les doutes sont chassés, les interrogations sont perçues comme menaces. Alors celui qui a le malheur de sentir sous le discours officiel, un simili d'arnaque à la pensée, qui a la malheur de vouloir comprendre, raisonner, intellectualiser, et bien celui-là devra avoir un caractère de champion s'il ne veut pas sombrer.

Car quand le doute s'immisce, comment accepter ces enfermements abusifs, ces libertés réduites, ces droits de l'homme bafoués?

Kristen Stewart aka Amy Cole vient d'une minuscule bourgade des USA et cherche un sens à sa vie. Ce qu'elle aurait dû savoir avant de s'engager c'est que l'armée US ne donne pas de sens mais donne à voir le monde selon un prisme choisi et qui ne s’embarrasse pas avec les détails et les teintes de gris: le monde est en noir et blanc, "il n'y a qu'une vérité c'est nous qui l'écrivons". Si elle avait su cela Amy Cole aurait pu choisir une carrière d'infirmière en psy. Sa quête de sens, son empathie auraient trouver meilleur accueil. Les temps de parole soignants même s'ils ont tendance à se réduire à la façon d'une peau de chagrin sont encore aujourd'hui considéré comme essentiel à notre pratique. Enfin en dehors de ces temps officiels, un soignants trouvera toujours - enfin je l'espère - une écoute auprès de l'un de ses collègues pour exprimer ses doutes, ses réserves, ses craintes, ses questionnements. Et contrairement à ce qui semble se passer au sein de l'armée, ces questionnements sont la plupart du temps bienvenus car contributifs au raisonnement clinique.

Il est assez fréquent de croiser des collègues qui après une première carrière dans l'armée ont fait le choix de devenir infirmier. J'ai hâte d'en croiser un et de le questionner: se taire dans l'armée est-ce un réalité? Cela leur a-t-il peser? Cela a-t-il justifier leur choix de devenir IDE? Et le choix de la psy? Ont-ils soufferts d'une forme de solitude au sein de l'armée Française?

Et vous qu'en pensez vous? Des témoignages?


KissKiss,

SuzieQ, une fiction autobiographique




vendredi 29 janvier 2016

# y'a pas que la psy - janvier 2016

Mes coups de coeur de janvier:



1- The Hateful Eight de Quentin Tarantino. Face aux critiques qui s'abattent sur son dernier film, je vous le dis, ce film s'adresse prioritairement au "true" fans du QT. Ce film est avant tout un nouvelle version de son Reservoir Dogs transposé ici dans le far-west. Un huis-clos comme une pièce de théâtre ou comme toujours chez QT on jacasse beaucoup avant de faire parler la poudre. Certains ont trouvé ce film ennuyeux car trop long et déplaisant par son sérieux et son manque d'humour et bien pas moi. Les 2h45 étaient presque trop courte, j'avais envie que cela dure encore un peu plus... Quant au manque de second degré et bien là non plus je ne suis pas d'accord. Outre la tournure grand guignol que prend le film sur sa dernière demie-heure il y a les inséparables - au sens littéraire du terme - Kurt Russel et Jennifer Jason Leigh qui forment un duo comique génial! Lui chasseur de primes limité en matière grise et elle criminelle déjantée sur laquelle pleuve les coups... Ce qui m'amène au casting: quel bonheur de retrouver ces acteurs: Tim Roth, Samuel L Jackson, Michael Madsen appartiennent depuis longtemps au crew de QT! Quant à Jennifer Jason Leigh, elle trouve ici le meilleur rôle de sa carrière. Franchement j'ignorais qu'elle avait autant de talent! Et face à tout ces hommes virils, elle impose son jeu et pousse même une magnifique petite chansonnette. La révélation de ce film est Demian Bichir qui interprète Bob le mexicain. Quel rôle et quelle voix! Car oui ce QT comme les autres doit se voir en VO pour mieux apprécier les énormes voix de Bichir et Madsen! Ah oui dernier détail si vous n'aimez pas le sang, n'entrez pas dans la salle. Mais bon si comme moi vous êtes IDE c'est que vous devez forcément aimez un peu le sang, non?



Allez au final mon point de vue sur toutes ces critiques négatives que j'ai entendu et que corrobore la note de 69/100 qu'obtient le film sur metacritic. QT est un fan de cinéma bis, de ciné de genre et c'est ce qu'il fait. Le hic c'est qu'il est trop talentueux et son cinéma qui ne devrait être vu que par des cinéphiles passionnés de "mad movies" est exposé au plus grand nombre. Mais cela n'en fait pas pour autant  un film triple A!  Ce n'est pas du ciné à Oscar mais bien de la grande série B, de luxe certes, mais de la série B. QT est un auteur (il est scénariste + réal), fait du ciné d'auteur, spectaculaire il est vrai, et à ce titre ne peut plaire à tous. Il n'empêche qu'après 8 films, on a là une oeuvre unique où chose rare à Hollywood, un réalisateur talentueux ne s'égare pas dans toute sorte de projets plus ou moins bons vendus par des studio avide de prendre du cash au détriment de l'art. QT est maître de son cinéma, il n'est pas là pour nous plaire, c'est nous qui sommes là pour l'aimer, pour nous y adapter. J'admire et j'adore, oui je suis une true fan! 

Mon seul bémol concerne l'interprétation de Walton Goggins dans le rôle de Mannix, soit disant futur shérif. Un rôle de premier plan pour un interprète qui ne l'est pas. Steve Buscemi aurait été énorme dans ce rôle... mais ça, ça restera dans mes rêves...





mardi 5 janvier 2016

# y'a pas que la psy! décembre 2015


Ce que j'ai kiffé au mois de décembre!



Vernon Subutex Tome 1 par Virgine Despentes

Bordel, il m'aura fallu attendre décembre pour lire mon livre de l'année... Quelle claque! Sur mon compte Babelio il est rare que j'attribue 5 étoiles à un livre mais là si cela était possible je lui en mettrais 6... Une galerie de personnages, aussi abîmés les uns que les autres. Les marginaux, les trans, les actrices porno, les clochards, les sniffeurs de coke, les couples bobo, tout ce que notre société produit de plus succulent, s'est donné rendez vous autour de Vernon Subutex ex-disquaire en chute libre. ça balance dans tous les sens, chacun en prend plein sa tronche, c'est écrit magistralement, chaque phrase est habitée par une puissance qui fait parfois penser à du Bret Easton Ellis. Plus qu'un portrait d'une génération, c'est celui d'une époque, celui de Paris 2015, du Tom Wolfe version Punk. Une oeuvre crue, sans concession, profondément hardcore, ultra référencée rock, écrit avec les tripes! à mon humble avis, ce qu'elle a fait de mieux avec King King Théorie!






Sukkwan Island de David Vann. Un très beau livre paru en 2010. Où l'histoire d'un homme qui décide de tout quitter pour partir vivre en Alaska. Il y amène son fils de 13 ans mais oublie son guide du comment survivre en milieu hostile... J'ai beaucoup aimé ce livre, pas évident à lire tant le héros est un personnage antipathique et médiocre auquel il est bien difficile de s'identifier. Et puis il y a cette scène à la moitié du roman qui a fait couler beaucoup d'encre en raison de son caractère violent et que rien ne prépare, moi j'ai trouvé ça très pertinent! Alors si vous aussi vous envisagez de tout plaquer car vous n'arrivez plus à affronter votre quotidien, ne jouez pas les héros, lisez le livre avant de partir et ça devrait vous calmer... Bon je dis ça avec humour, mais ne vous y fiez pas, le livre n'en dispense aucun. C'est noir, très noir, ça suinte la misère, la dégringolade, la lente progression vers le drame, la chute, le cauchemar éveillé et non pas la moindre blagounette pour égayer tout ça... 









D'après une histoire vraie de Delphine De Vigan. 
Au préalable il me semble indispensable d'avoir lu "Rien ne s'oppose à la nuit" tant ce nouveau roman en est le point de départ. Très bon livre, très justement récompensé qui au détour de sa trame scénaristique nous livre de nombreuse considérations et réflexions sur la littérature entre autre. De Vigan joue encore sur la confusion du réel et de l'imaginaire et laisse volontairement planer le doute. Étonnamment pour un livre de littérature Française les références le plus proches sont le Misery de Stephen King et le Fight Club de Chuck Palahnuik. 







mardi 15 décembre 2015

# 31 - le locataire chimérique de Roland Topor


Ce texte fait écho à la critique du film ciné parue il y a quelques semaines sur mon blog. à lire ici: 


C'est au cours de l'une des conversations imaginaires que j'eus avec lui qu'il me confia ces propos. Lui, dont je tais le nom, est agent immobilier en retraite et historien du patrimoine. La journée était sombre et orageuse, nous étions seuls dans son bureau si peu éclairé. Pour le rencontrer j'avais invoqué le fallacieux prétexte de la recherche d'un petit bien à m'offrir. Et là, sans détour, je venais de le questionner sur l'effet qu'avait eu en 1964 la publication du Locataire Chimérique de Topor.

- Mais pourquoi vouloir ré-ouvrir cette vieille porte?
- On m'a dit que vous étiez historien, c'est bien ça non?
- Il y a quelque chose que je ne sens pas chez vous Suzie Q... En fait j'ai l'impression que vous n'êtes absolument pas intéressée par l'achat d'un appartement?
- C'est vrai, on va jouer cartes sur table, je suis là uniquement pour cette année 64!
- Mais qui êtes vous bordel? Une journaliste? Une enquêtrice? Une fouteuse de merde?
- Pire, une p***** de blogueuse!
- Mais ces quoi ces astérisques, j'y capte que dalle?
- Pense à lutin, pense à mutin et maintenant pense à la même chose avec un P. Tu vois où je veux en venir?
- Non...
- Si...
- T'es une putain de blogueuse...
- C'est pas très poli mais c'est toi qui l'a dit, bonhomme. Alors maintenant tu me dis tout, ok? 1964?

Il se leva, vint à mes côtés et nous servit à chacun un grand verre d'eau. Nous observâmes pendant une bonne minute les éclairs qui déchiraient le ciel et puis il reprit la parole.

- Quand j'ai refermé ce livre, j'ai su que je tenais entre les mains une bombe à retardement. 
- Vous y allez un peu fort non? Vos vieux démons vous reviennent, hein on le connait le sens de l'exagération des agents immobiliers...
- Pas du tout Suzie Q, t'es trop jeune pour avoir connue cette époque mais crois moi à l'époque la construction immobilière était en plein boom. Chaque ville y allait de ses programmes immobiliers collectifs, petits ou grands il y en avait pour tout le monde. 1964 c'est la fin de construction de la cité des 4000... (lire ici: http://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_1976_num_79_1_2349) Alors j'ai tout de suite su que ce minuscule roman avait le pouvoir de tout foutre en l'air. 
- Ben ça n'a pas fonctionné à priori... les tours sont toujours là!
- Grâce à nos réseaux! J'ai aussitôt alerté les représentants de notre profession et nous avons activé nos ressources pour faire remonter ça aux plus hautes instances du pays. Notre travail de lobbying à marché et rapidement Jacques Maziol qui était à la construction sous le gouvernement de Georges Pomidou II a entendu nos craintes. 
- Et alors que pouvait-il faire?
- T'as raison le livre était sorti, on allait pas l'interdire, cette époque était finie mais Maziol depuis son minsitère a tout fait pour en atténuer l'effet, désamorcer la bombe si tu veux. On allait tout de même pas foutre en vrac un secteur majeur de l'économie Française. Alors tout a été fait pour que ce livre reste confidentiel, tirage limité, pression sur les critiques littéraires pour ne pas en faire trop de publicité. Le tout avec la bénédiction du Général-qui-tu-sais. 
- Et bien c'était du sérieux...
- Oh que oui, on a même foutu la pression façon barbouze à Goscinny et à Sempé pour qu'ils se dépêchent d'achever leur nouveau tome du petit Nicolas. Et ça a marché, Joachim a des ennuis qui depuis a été rebaptisé Le petit Nicolas a des ennuis est sorti et tu sais comment est le public, lorsqu'il a le choix il se tourne toujours vers ce qui est divertissant et amusant et si possible pas trop intelligent. Même les  ventes de Fantômette et l'île de la sorcière sortie en août de cette même année ont été meilleures!
- Mais que craigniez-vous homme dont je tais le nom?
- Mais tu l'as lu non? Donc tu sais très bien de quoi je parle. Tu as senti ce climat oppressant qui habite ce roman. Et cette oppression a quoi est-elle due? à la vie en appartement! Cet appartement n'est pas hanté, il n'est pas possédé, il est tout ce qu'il y a de plus banal mais petit à petit il détruit son locataire. Si ce livre avait été un succès plus personne n'aurait voulu habiter dans nos constructions immobilières. Les logements seraient restés vide, des millions auraient été investis pour rien, notre profession se serait cassée la gueule et on ne s'en serait jamais relevé! Alors il fallait le faire et on l'a fait. 

***
*

Difficile de vérifier les dires de mon interlocuteur imaginaire mais il avait cependant utilisé un mot, mot qui moi aussi m'avait traversé l'esprit à la lecture du locataire chimérique. Oppressant. Oui ce roman est oppressant. Et c'est peut-être pour cela qu'il est si court. A près de 170 pages il est oppressant et à 200 comment serait-il, étouffant? C'est vrai, ce roman ne donne pas envie de vivre en appartement, car l'oppression ce sentiment qui pèse une tonne, qui rend l'atmosphère insupportable est partout. Elle est chez les voisins du dessus dont les pas résonnent à toute heure, comme ceux du dessous qui font des messes basses, elle est à droite chez ceux qui épient, elle est à gauche chez ceux qui fomentent, elle est everywhere!

En revanche l'erreur de mon interlocuteur imaginaire est d'attribuer le climat oppressant à l'appartement - en faire en quelque sorte un lieu maudit - et non à la psychose du personnage principal, Trelkowsky. Normal on peut pas être à la fois agent immobilier, historien et en plus psychiatre, faut choisir à un moment donné! Car l'appartement est il est vrai tout à fait banal, un poil pourri même avec son chiotte sur le palier. L'appartement n'est donc doté d'aucun pouvoir occulte. Par contre son locataire a lui un vécu oppressant, persécutif et interprétatif. Psychose paranoïaque? Je suis pas autorisé à l'écrire comme me le confirme le référentiel tarabiscoté des diagnostics Nanda / Anadi ou celui un peu moins ridicule de la CII, mais il y a de ça, je vous le dis! Et si je me plante, foi de Suzie Q, je mange mon chapeau!

Ici le délire de Trelkowsky est celui d'être intimement convaincu que ses voisins se sont liés contre lui et cherchent à lui faire suivre la même trajectoire (verticale!) que la précédente locataire de l'appartement à savoir en finir via un saut de l'ange. C'est un délire qui rapidement envahit toutes les sphères, tous les secteurs de son quotidien. Un délire très systématisé où chaque événement s'inscrit avec une parfaite cohérence dans la construction du délire.

A la lecture de ce livre, difficile pour un soignant de ne pas relativiser la pertinence des projets patients mis en place dans les services de soins. Certes c'est une bonne chose d'accompagner le patient dans sa recherche de logement mais attention, ce roman nous le montre avec une acuité troublante, l'appartement peut-être l'objet, le médiateur d'une nouvelle décompensation psychique.

De l'auteur, Roland Topor, je ne savais pas grand chose.  Le genre de type dont on a toujours entendu parler, enfin dont le nom nous est familier, sans trop savoir pourquoi. Faut dire que le gars à le chic pour brouiller les pistes. Un touche à tout qui s'est illustré tout d'abord dans le dessin (illustrateur à Hara Kiri, animation) puis dans le cinéma (acteur, metteur en scène), dans les différents médias (radio avec la cultissime émission des papous dans la tête, un must have heard pour qui ose se brancher sur france culture, à la tv, c'est à lui que l'on doit le tout aussi cultissime téléchat) et bien entendu dans la littérature.

Donc un artiste protéiforme et toujours actif près de 20 ans après sa mort puisqu'en 2012 est sorti un film dont Topor en crédité comme scénariste. Miracle? Non, adaptation posthume d'un scénario! Si les critiques ciné  sont sévères envers ce film, son titre me donne néanmoins très envie de le voir: L'orpheline avec un plus un bras en moins! Génial non comme titre? 

Alors si le registre de la comédie semble transversal dans l'oeuvre de Roland Topor, tout ce qu'il créa n'était pas drôle, loin de là. Ainsi le Locataire chimérique est une oeuvre éminemment dramatique qui au cours de ses 167 pages ne suscite pas la moindre esquisse de sourire chez son lecteur.

J'avais critiqué il y a quelques semaines l'excellente adaptation ciné que fit Polanski de ce roman, film qui m'avait donné envie d'aller plus loin en découvrant le texte de Topor. Ce n'était pas tant l'envie de comparer ces deux œuvres en se posant la sempiternelle question que se pose les adeptes d'Hunger Games ou du Labyrinthe à savoir "which is the best? the movie or the book" mais bien d'entrer un peu plus en profondeur dans ce personnage troublant qu'est Trelkowsky.

Ce qui est génial c'est l'intensité avec laquelle est menée cette histoire. Il se passe tellement de choses dans l'esprit de cet homme là. Chacun des 18 chapitres nous fait avancer un peu plus loin dans sa folie. Trelkowsky est un homme qui pense et qui se parle. Un homme qui pense tout le temps et qui se parle tout le temps. Il interprète tout et s'enfonce dans ses convictions sans jamais les remettre en question. Ainsi p39 alors qu'il est au ciné avec une jeune femme qui ne demande qu'à passer à l'étape supérieure lui se dit :

"Que désirait-elle, la pauvre petite idiote, le séduire? lui? pourquoi précisément lui?" .... "D'un geste sec, il repoussa la tête de la jeune fille et se leva. Il avait compris. C'est son appartement qui l'intéressait."... "on le courtisait pour son appartement".

S'ensuit l'oppression et la peur des autres. p42 :

"il était un odieux personnage. Il réveillait l'immeuble tout entier au bruit insupportable de ses ébats.il n'avait donc aucun respect pour les autres? Il n'était pas capable de vivre en société?" 

Viennent alors les questionnements sur le corps. p59 :

"on m'enlève un bras, fort bien. Je dis moi et mon bras. On m'enlève les deux je dis: moi et mes deux bras. On m'ôte les jambes, je dis : moi et mes membres. On m'ôte mon estomac, mon foie, mes reins, à supposer que cela soit possible, je dis: moi et mes viscères. On me coupe la tête, que dire? Moi et mon corps ou moi et ma tête? De quel droit ma tête qui n'est qu'un membre après tout, s'arrogerait-elle le titre de"moi"?"

ou encore p99 ou Trelkowsky aborde son schéma corporel.

"il se recroquevillait sous les couvertures. Plus que jamais il avait conscience aiguë de lui-même. Ses dimensions lui était familières, il avait employé tant d'heures à observer et redessiner son corps...", "il cherchait à s'éparpiller le moins possible.... les mollets étaient contre les cuisses, les genoux venaient presque toucher le plexus, les coudes serrés au corps."

Chaque page est ainsi truffée de phrases qui nous aident à mieux comprendre ce qui se passe dans l'esprit d'un homme délirant. Si comme moi, il vous arrive de bosser de nuit dans un service de psychiatrie alors vous savez que le nombre de patient s'endormant avec la lumière allumée (type plafonnier aux néons bien agressifs tant qu'à faire) est important. J'avais toujours attribué cela à l'effet des hypnotiques qui faisaient sombrer brutalement la personne dans les bras de Morphée sans lui laisser le temps d’éteindre sa lumière. Topor en  livre une explication différente, p100-101:

"Il se recoucha, mais dès qu'il eut tourné l'interrupteur et que l'obscurité fut revenue, il eut la sensation que la pièce dans laquelle il se trouvait diminuait de taille au point d'épouser parfaitement le volume de son corps. Il étouffait. Lorsqu'il alluma, la pièce, d'u bond, reprit ses dimensions normales. [...] Il éteignit. La chambre, comme un élastique tendu qu'on lâche à une extrémité, se rabattit sur Trelkowsky. Tel un sacrophage, elle l'entourait, lui broyait la poitrine, lui enserrait la tête, lui écrasait la nuque. Il suffoquait déjà. Heureusement, au dernier moment son doigt retrouva l'interrupteur. La libération fut aussi brusque que la première fois. Il décida de s'endormir avec la lumière."

Si ces quelques extraits du livre vous donnent envie d'aller plus loin alors après la lecture du livre je vous invite à en lire l'interprétation psychanalytique que l'on peut trouver ici: file:///home/chronos/u-17ef675304ad8d8595162c33f8a0924c4fdd2275/Downloads/Dialnet-PourUnApprofondissementTextuel-58608.pdf. Une autre analyse, que je n'ai pas encore lue, est disponible ici: http://psy-troyes.com/2013/01/23/le-locataire-de-roman-polanski/

Vous l'aurez compris, j'ai trouvé ce livre excellent. Le genre de roman dont il faut conseiller la lecture dans les IFSI car suffisamment court et intrigant pour capter l'attention des étudiants rarement adeptes de lecture et si riche en description clinique qu'il peut servir de support à l'enseignement de la psychopathologie. Avis aux cadres formateurs, s'il passe par ici.

Merci de m'avoir lu et @ très bientôt,
SuzieQ