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jeudi 28 septembre 2017

Un syndrome post traumatique? vous prendrez bien 10 ans de psychanalyse



Trapped by Aditya Doshi


"Comment mesurez-vous l'efficacité de votre prise en charge?"

Cette question qui me brûlait les lèvres, c'est Aurélie qui la posa. Et ainsi en l'espace d'une fraction de seconde je me sentie un peu moins seule dans cette salle de formation. Et dans la lente respiration qui suivie, dans ce volume d'oxygène pourtant saturé en CO² qui vint remplir mes poumons, je sentis un agréable mieux-être se diffuser en moi.

Tellement dommage que ce sentiment n'apparaisse que si tardivement... Pendant ces 3 journées consacrées au psychotraumatisme j'avais l'impression d'être une extra-terrestre du soin.

A chaque pause j'avais entendu l'admiration que le formateur suscitait chez mes collègues. Sa longue expérience de psychologue, ses interventions au sein de la cellule psychologique locale (CUMP), son sens du détail dans la description clinique des atrocités qu'il avait expertisé provoquaient torrents de louanges et exerçaient sur les infirmiers et infirmières du groupe comme une espèce de fascination.

Je n'avais pas remarqué Aurélie. Introvertie, discrète, elle n'était pour ainsi dire pas intervenue durant ces 3 jours jusqu'à cet ultime tour de table.

Face à l'absence de réponse de celui qui comme moi découvrait le son de sa voix elle précisa sa question:

- Je vous ai écouté attentivement, j'ai pour l'essentiel compris le sens du travail d'analyse que vous faites avec vos patients psychotraumatisé mais quelque chose me chiffonne... Je vois pas comment vous évaluez l'efficacité de votre travail? Comment savez vous si votre travail permet à vos patients de guérir ou en tout les cas de mieux vivre avec leur trauma? Utilisez vous des grilles ou des questionnaires pour quotter leur angoisse lors de votre première rencontre puis à intervalles réguliers?

Celui qui était aussi expert auprès des tribunaux laissa un blanc s'installer, sa racla la gorge puis répondit Aurélie:

- Je note que dans vos propos l'expression "évaluer l'efficacité" c'est bien ça n'est-ce pas?

- Oui peut-être... j'ai en effet dû dire cela....

- Pas de peut-être, vous l'avez dit.

- Et donc?

- Et donc me dites vous? Et bien je vais vous dire! "Evaluer l'efficacité" voilà une expression que je n'aime pas trop! Savez vous que l'humain et plus particulièrement le psychotraumatisé est un être exceptionnellement complexe qui ne saurait se laisser évaluer. Il n'est pas un robot dont on pourrait évaluer l'amélioration liée à tel ou tel changement de processeurs, logiciels ou autre. Non la complexité ne se laisse pas apprivoiser facilement...

- Je comprend et ne met nullement en cause la complexité de l'humain.  En revanche, les symptômes, ils existent quand vous rencontrez votre patient et ce que ce dernier attend c'est que vous les gommiez non?

- Peut-être... Vous savez nous proposons notre aide, nous ne l'imposons pas, c'est ensuite au patient de s'en saisir s'il estime en avoir besoin. Et puis tout ça est extrêmement variable. Certains s'améliorent au fil des séances, ils nous le disent et on le constate, d'autres arrêtent la thérapie sans qu'on en connaisse la raison, d'autre encore la poursuivent pendant des années sans avancer d'un iota. Réduire cela à une accumulation de symptômes qu'il faudrait faire disparaître comme une vulgaire liste de tâches à accomplir me semble quelque peu réducteur...

- Et ben je ne partage pas votre avis.

Tandis que chacun range crayons et cahiers en cette fin de journée de juin à peine refroidie par la critique d'Aurélie je repense déjà à ce à quoi nous venons d'assister.

Le psychotramatisme. Voilà un thème passionnant et ô combien d'actualité m'étais-je dit en découvrant cette formation proposée au sein de l'EPSM. Il n'y avait pas plus de détail sur le contenu si ce n'est le nom du formateur et sa qualité. Un psychologue sans plus de précision sur son obédience. Je demandai à ma cadre la possibilité de participer à cette formation, ce qu'elle accepta connaissant mon projet d'un jour intégrer la CUMP de mon département. (... bon au moment où j'écris ces lignes je suis plus que pessimiste à ce sujet puisque chacune de mes relances depuis deux ans se solde systématiquement par un laconique et expéditif "la CUMP ne recrute pas")

Le bilan que je tire de cette formation n'est pas mitigé, il est catastrophique. Je m'explique. J'étais très enjouée à l'idée de consacrer 3 jours à étudier le psychotraumatisme. Ces près de 24h promettaient monts et merveilles ou plutôt monts de morbidités et merveilles d'atrocités. Mais rapidement le formateur aussi sympathique soit-il et aussi compétent soit-il (je rappelle formateur, psychologue clinicien, psychanalyste, expert auprès des tribunaux, membre de la CUMP etc...) a mis le feu aux poudres. Au moins dans mon cerveau...

"... alors le traitement du syndrome de stress post traumatique rentre dans le cadre d'une psychothérapie classique relativement longue..."

Vous allez me dire que je vois la mal partout... Cette phrase qui m'a fait bondir est une fois écrite relativement vide... Qu'est-ce qu'une psychothérapie classique? Ben je sais pas ça dépend de qui la prononce non? Et si c'est un psychanalyste ne peut-on pas imaginer un instant que classique signifie psychanalyse? surtout quand à classique il accole "relativement longue"?

Le problème, voyez-vous, c'est qu'a aucun moment - aucun! - sur les 3 jours de formations ce formateur n'a abordé les alternatives à une "psychothérapie classique".

Rien sur l'EMDR,
Rien sur les Thérapies Brèves
Rien sur l'imagerie mentale
Rien sur l'hypnose
Rien sur le mindfullness ou pleine conscience
Rien sur les TCC
Rien sur la Thérapie d'acceptation et d'engagement ACT
Rien sur la Thérapie d'exposition
Rien sur le Propranolol

Et quand je rien, c'est rien! Nada, que dalle, pas un mot, pas une seule fois, pas UNE seule putain de fois, ce formateur au CV pourtant dense n'a ne serais-ce que cité l'une de ces thérapies.

Moi je n'ai rien contre les références et citations Freudienne dont à usé et abusé le formateur...

Je n'ai rien contre un formateur qui met une distance professionnelle avec des apprenants IDE en utilisant un champ lexical auquel les IDE aussi doués soient-ils n'ont qu'un accès limité.

Je n'ai rien contre l'enrobage psychanalytique qui - aussi jargonaphasique soit-il - suscite admiration dans les rangs des apprenants.

Je n'ai rien contre un formateur qui toutes les 3 phrases pose inlassablement cette même question "je sais pas si vous me comprenez?" ou bien "je sais pas si j'ai été clair là?"ou encore "vous comprenez ce que je veux dire?"

Bon ok je n'en ai pas totalement rien à faire... mais je peux l'accepter! Je peux accepter qu'un psychologue nous ramène, nous IDE, dans nos rangs de soignants terre à terre qui n'avons pas accès au symbolisme ou à la représentation. Nous n'avons pas la même formation, nos métiers et missions sont différentes alors je l'accepte...

J'accepte que chaque fois que l'un d'entre nous avance une interprétation symbolique, il doit quasi s'en excuser un ajoutant à son interprétation une expression comme "jouer les psy de bazar" ou "psychologie de comptoir ou de bas-étage" quand ce n'est pas "psychologie de caniveau". Je l'accepte car encore une fois nous ne sommes pas formés à cela...

Mais ce que je ne peux accepter c'est qu'une formation professionnelle dispensée dans un hôpital qui reçoit ponctuellement des traumatisés psychiques en grande souffrance soit aussi léger sur le contenu de ses formations.

Je m'en fais tout une montagne? Je regarde trop le soin avec un prisme TCC? Je n'accepte pas que la psychanalyse soit aidante pour nombre de patients? Vous croyez que c'est ça? Peut-être, mais voyons voir ce qu'en dise les textes...


Bon, histoire de ma faire taper dessus, commençons par Wikipédia! 

"Le but principal des traitements par les thérapies comportementales et cognitives (TCC) ou par l'EMDR est de faire disparaître toute la symptomatologie post-traumatique et de permettre ainsi à la victime de retrouver le statut antérieur."

à lire ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique#Traitements

Bon j'ai bien compris wikipédia n'est pas une source officielle ou suffisamment fiable pour un sujet aussi sensible. En lisant l'article de wikipédia j'ai néanmoins découvert qu'un traitement du stress post trauamtique se prépare associant psychothérapie et prise de MDMA !!! Hallucinant non??

Alors allons voir ce que dis l'HAS! Et bien dès 2007, l'HAS a publié un guide qu'on peut télécharger ici et qui en page 17 aborde le stress post trauma. Je cite:

Le traitement de choix est la Thérapie cognitivo-comportementale (TCC) centrée sur le traumatisme ou la désensibilisation avec mouvements oculaires (EMDR : eye movement desensitization and reprocessing).

Oui vous avez bien lu "traitement de choix". Ce n'est pas écrit "en seconde intention" ou "pour les cas les plus résistants" ou "après 10 ans de psychanalyse infructueuse"... non "traitement de choix"!!

L'HAS vous dégoûte, elle n'est qu'une grosse machine qui ne comprend rien à la finesse de la psychiatrie, c'est ça? Alors voyons voir ce qu'en dit l'institut de victimologie. Extrait du site :

"Plusieurs stratégies thérapeutiques peuvent être proposés, leur indication est posée dans tous les cas par le psychiatre après une évaluation clinique : thérapie comportementale et cognitive (TCC) , le Eye Movement Desensitization and Retroprocessing (EMDR), l'hypnose, les groupes, la relaxation, thérapie interelationnelle ; dans tous les cas il s'agit d'une prise en charge psychologique globale mais centrée sur le traumatisme et ses conséquences, puis sur la personne et ses propres ressources."


Quand à la célèbre "neutralité bienveillante" chère à mon formateur et selon lui essentielle dans la prise en charge du stress post trauma, je recite l'institut de victimologie:


"Le thérapeute se met au contraire résolument du côté de la victime et bannit la « neutralité bienveillante » au profit d'une attitude empathique bien dosée qui ne confine jamais à la sympathie"

Promis j'ai rien inventé: même moi je trouve le verbe utilisé fort, très fort, limite extrême.

L'INVS a lui aussi son point de vue sur cette neutralité.

"Ce que Freud a défini comme une « neutralité bienveillante » qui vise à laisser la place au patient, désarçonne les victimes qui attendent parfois une attitude plus active faite d’interventions et de conseil. En règle générale, les victimes ne sont pas en mesure de s’engager d’emblée dans une telle démarche psychothérapeutique"

Quant au moyens existants pour évaluer l'efficacité d'une prise en charge du stress post traumatique il existent n'en déplaise à mon formateur. Oui Aurélie, chère collègue, ils existent.

Page 19 du document de l'HAS pré-cité on peut lire ceci:

"Les échelles disponibles pour mesurer l’efficacité des traitements sont Impact of Event Scale (IES-R), PTSD Symptom Scale Interview (PSS-I) et Posttraumatic Stress Diagnostic Scale (PTDS)."

Ces échelles sont faciles à trouver sur le net.

En débutant la rédaction de cet article, je n'avais pas pour intention de dézinguer mon formateur. Mais j'ai ressentie une forte colère lors de cette formation que j'ai voulue exprimer "sur papier".

Nous recevons des patients. Ils sont en demande d'aide et c'est notre mission de les aider.

Comment un IDE va-t-il concrètement mettre en application le contenu de sa formation?
En réalisant des entretiens riche de neutralité bienveillante... C'est pas ce qu'il faisait déjà? Si mais bon... En sortant aux trans infirmières des bouts de phrases qu'il aura copié mot à mot lors de sa formation "tu vois il y a une déliaison des interactions subjectives et intrasubjectives" bouts de phrases qui feront un flop a peine seront-ils sortis de sa bouche?

Nous sommes infirmiers et nous avons un rôle thérapeutique. Dans toutes les thérapies brèves que j'ai cité un peu plus haut nous avons notre place à prendre, notre rôle à jouer. A nous de nous en saisir. Boire les paroles d'un psychanalyste a certes quelque chose d'enivrant mais jamais nous ne deviendrons psychanalyste, cela ne relève pas de notre décret de compétences. Formons nous aux autres thérapies, celles qui soignent et soignons, bordel de m...e !!

L'OMS qui cite lui aussi l'EMDR et les TCC ne s'y trompe pas et ne nous oublie pas. Je cite son communiqué de presse du 6 août 2013 sur les soins de santé mentale après un traumatisme  "... au moyen de protocoles thérapeutiques simples pouvant être utilisés par les médecins et les infirmiers qui prodiguent des soins de santé primaires."


Kiss Kiss
Suzie Q, une fiction autobiographique





dimanche 13 août 2017

De la différence sémantique du terme professionnel et autres considérations paramédico-mentalo !


Library bound par Guian Bolisay


C'est dimanche. Alors s'il fallait recontextualiser, on pourrait dire qu'on en est à ce moment où il est grand temps de dresser le bilan à l'heure ou d'autres dresseront la tablée du repas dominical. Oui c'est dimanche et si votre poulet frites est encore une belle abstraction, si vos invités ne sont pas encore dans la place alors je ne saurais trop vous convier à passer quelques minutes avec moi. 

Il y avait une logique dans les 4 derniers textes que j'ai publié. Depuis Ascodocpsy où la voie royale vers l'autodidaxie jusqu'à ces 3 chroniques (ici, ici et encore ici) de la vie d'une équipe en service mon but était de montrer l'importance qu'il y a à nous saisir de notre rôle, à l'investir, à être exigeant envers nous-même. Je l'ai dit et le répète, j'ai cette crainte de voir disparaître des postes IDE au profit de métiers moins qualifiés. C'est un poncif que de le dire mais la psychiatrie va mal. Ce qui l'est moins en revanche c'est d'admettre que nous avons, nous infirmiers, une part de responsabilité. C'est parfois notre suffisance, parfois notre négligence, parfois notre manque de nuance qui contribue à faire de la psy ce reflet imparfait de la société. Oui nous sommes des hommes, des femmes et par définition nous sommes imparfaits. Notre imperfection nous pousse parfois à nous retrancher dans une position confortable de victime du genre de celle qui gémit à qui veut l'entendre "nous on voudrait bien offrir des prises en charge de qualité, on est vraiment de valeureux soignants mais comment pouvons nous exercer notre art avec une équipe d'encadrement et une direction aussi médiocre l'une que l'autre, des pseudo-supérieurs qui n'ont pour seul objectif que celui de nous mettre des bâtons dans les roues". Oui on peut tirer à boulets rouges sur tout ce qui fait un hôpital - et crois moi j'ai plus de respect pour une écrevisse que pour pas mal de cadres - mais cela suffira-t-il à cacher notre part de responsabilité. 

Aux cadres de santé qui passeraient par là (heureuse curiosité intellectuelle!) j'aimerais les inviter à faire preuve d'humilité en méditant les paroles anarchico-bordéliques de stupeflip et de son génial "à bas la hiérarchie":

"Mais qui t'es toi pour me stresser comme ça?
Qu'est-ce qui te donne le droit de te croire au dessus de moi?
Tu te crois supérieur parce que t'es mon supérieur ?
Espèce de bâtard je vais te péter le postérieur !
"

Aux infirmiers, j'aimerais dire, nous ne sommes pas que victime, nous sommes aussi coupable.

- Oh Oh Suzie Q tu te calmes là d'accord!! C'est facile de ne montrer que des mauvais soignants qu'il y en a tellement de bons! Faire le procès d'une profession! Mais t'es qui pour t'autoriser ça? Une gamine avec à peine 5 ans de bouteille, tu peux parler, mais tu parles dans le vide, tu connais rien, tu n'es personne! Fuck You!

C'est vrai! Tu as raison. Qui que tu sois, tu as raison. Mes textes ne sont que les émanations d'un esprit qui accumule peut-être trop de colère, quand à mes anecdotes, elles ne sont que.... ben oui justement, elle ne sont que des anecdotes et donc ne prouvent rien. Elles sont le fruit de mon expérience, elles sont que dalle si ce n'est le vécu d'une soignante lambda, dans un établissement lambda, sur une période lambda. Le tout enrobé de multiples biais d’interprétation possible. Donc toute conclusion qui en serait tirée serait, il va de soi, hâtive. Cela n'est aucunement un travail de recherche - je laisse cela aux chercheurs - mais un simple témoignage... 

Faire le procès de mauvais soignants? Ce n'est pas ma volonté car honnêtement je ne sais pas vraiment ce que cela signifie. Il m'est arrivé de rencontrer des soignants aux vues et pratiques diamétralement opposées aux miennes. De prime abord, leurs façons de faire me laissaient perplexe quand elles ne me faisaient pas bondir, et puis en discutant avec ces soignants, je me suis aperçue qu'il y avait une logique derrière leur approche. Cette approche n'était pas la mienne mais dans leur vision cela tenait debout. Nous sommes tous quelque part sur un continuum qui va de mauvais à bon parfois nous nous rapprochons dangereusement du côté sombre tandis qu'à d'autres moments, les ailes nous poussent, et nous nous envolons vers l'excellence. 

Les soignants que j'ai décrits dans mes récents textes manquent parfois d'apports théoriques mais contrebalancent ce manque par de grandes capacités d'écoute et d'empathie. A l'inverse il m'est arriver de croiser - c'est rare néanmoins - des IDE consacrant beaucoup de temps à la lecture d'articles professionnels, de livres passionnants et qui en même temps semblent éviter de croiser tout patient en restant bien caler dans un fauteuil les yeux rivés sur un pc.

Alors voilà Cher lecteur, cette mise au point étant faite, voici quelques réflexions.


1- Quel sens donnons nous au mot professionnel? Tous, nous nous revendiquons comme professionnels de santé mais que mettons nous précisément derrière ce mot? Ce terme "professionnel" est polysémique. Son sens premier désigne une personne qui exerce régulièrement une profession et qui en tire l’essentiel de ses revenus. Il est ainsi l'opposé d'un amateur. Classique! Mais dans un second sens "professionnel" désigne quelqu'un qui exerce une activité avec beaucoup de compétences. Classique aussi me direz vous! Pourtant dans le milieu de la santé mentale je crois qu'il existe une confusion entre ces deux sens. Tentative de décryptage! 

Prenons un exemple issu du monde sportif. Neymar, dont le prénom n'est pas Jean, est un footballeur professionnel. Son professionnalisme répond aux deux sens tels que nous les avons définis ci-dessus. Il exerce le métier de footballeur et est - grassement - rémunéré pour cela (sens n°1). De plus il est reconnu par l'ensemble de la profession comme extrêmement talentueux dans son domaine (sens n°2). Alors lui c'est une star mais on peut tirer ce même raisonnement pour l'effectif du club d'Angers par exemple ou de Caen ou de toute autre équipe pro. Les joueurs y sont rémunérés parce que des sélectionneurs les trouvent compétents à leur poste. On peut supposer que la grande majorité d'entre eux a un parcours en école de foot et a passé à de nombreuses reprises des épreuves de détection ou encore de recrutements. On peut donc dire que le sens n°1 est la conséquence du n°2 à savoir c'est parce que ces joueurs sont compétents qu'ils sont aujourd'hui sous contrat et rémunérés. Mais Neymar pourrait-il arrêter le foot et signer demain dans une équipe pro de basket? Probablement que non! (Le grand Michael Jordan s'est essayé au baseball avec plus ou moins de réussite...). Neymar est donc un sportif professionnel avec une spécialité foot! Un sportif professionnel ne peut donc l'être dans tous les sports. Peut-on appliquer cela à d'autres domaines? Tiens la semaine dernière j'ai amené ma voiture au garage pour sa révision annuelle. Le mécano qui l'a prise en charge est salarié du garage. Je suppose qu'il y travaille et y est rémunéré parce qu'il a un diplôme faisant de lui un professionnel de la mécanique auto. Pour autant pourrait-il réparer un moteur d'avion? Je suppose que non. Il est donc mécanicien professionnel avec spécialité automobile. 

Si ça marche dans d'autres domaines ça devrait être identique pour nous autres les infirmières. Je suis rémunérée pour travailler en psychiatrie c'est parce que j'ai un diplôme faisant de moi une professionnelle de la psychiatrie. Et bien non pas du tout! Au contraire, mon diplôme est généraliste et, grâce à lui, je peux exercer mon métier et devenir une professionnelle de santé dans quelques domaines que ce soit à l'exception des spé existantes. Imaginez un médecin généraliste qui fermerait son cabinet et s'improviserait neuro-chir, ce serait bizarre non, on se précipiterait pas pour passer sur le billard, éventuellement on lui demanderait "mais vous avez passé un diplôme pour faire ça?" et lui de répondre "non j'avais envie de voir, et comme je suis un professionnel de santé j'essaye". Allons bon ça n'a aucun sens n'est-ce pas? Et pourtant c'est bien ce qui se passe en psychiatrie. Des professionnels de santé (au sens n°1 du terme) c'est à dire avec un contrat de travail et le salaire qui va avec, avec aucune, si peu ou trop peu de compétences dédiées à la santé mentale. Où l'art d'être un professionnel (sens n°1) non-professionnel (sens n°2)! L'art du non-sens, bienvenu chez les fous! Peut-être conviendrait-il de nous donner le titre à rallonge de "professionnel de santé amateur en santé mentale"...  

Alors, cette psychiatrie d'amateurs, ne serait pas forcément un problème, si chaque IDE, conscient de ses lacunes, plaçait le doute au sommet de son questionnement et si la certitude était rayée au gros marqueur qui tâche pour toujours. Mais non, la signature d'un contrat de travail légitime le statut de professionnel de santé et octroie à tout un chacun le droit de donner son point de vue et de se positionner sur telle ou telle situation clinique. Et c'est ainsi qu'on assiste impuissant lors de réunion clinique et autres synthèses à quelques absurdités parfois issues de femme actuelle dans le meilleur des cas (mais si dans le dernier numéro, ils disent comment soigner la dépression), parfois issues du bon (humhum...) sens populaire dans le pire des cas (ça lui ferait du bien de sortir prendre l'air, il fait si beau, au lieu rester enfermé toute la journée à déprimer, à croire qu'il a pas envie de se soigner celui-là!), chacun affirmant sa position haut et fort car après tout son statut lui donne ce droit! Moi, professionnel de santé, je sais ce qui est bon pour toi! Qu'importe le contenu de mon diplôme, cet hôpital me paye pour te soigner! Et si demain je m'ennuie je peux m'en aller et devenir pourquoi pas IDE en gastro, j'adore, ou IDE libérale, ça doit être chouette, et si je faisais IDE dans une grosse entreprise, ça doit changer de l'hosto! Penser, penser, penser, j'en ai mal à la tête moi! Maux de tête? On dit céphalée comme la baleine c'est facile à retenir hein qui a dit que je n'avais pas de vocabulaire? Moi je veux panser, panser, panser, alors IDE en ortho c'est rigolo! 


2- Ok nous n'avons pas de spécialisation psy et ça ne devrait pas changer dans les années à venir. Cela doit-il nous empêcher de progresser afin de devenir de bons soignants psy? Le statut d'infirmière hospitalière - fonctionnaire indélogeable - doit-il nous autoriser à nous reposer sur nos lauriers en nous disant qu'on en bave et chie déjà assez avec ces 3x8 à la con, ces plannings qui bougent sans arrêt, ces heures sup irrécupérable, ces médecins à l'humeur massacrante, ces cadres véritables petits chefs obsédés par la "qualité" et ces patients... j'en parle même pas!! Peut-on raisonnablement faire sa carrière en se disant: 

-  bon j'ai mon poste, tranquille, qu'es-ce que tu veux que j'aille bosser des ouvrages psy, ici il peut rien m'arriver, au pire je sais pas si j'injectais par erreur un patient, qu'est-ce qui se passerais, je te le dis au pire on me mutera dans un autre service de l’hôpital... pas bien grave tu vois! 

- Non mais attend, t'es pas devenue infirmière pour avoir un métier de planquée, t'avais bien des idéaux pendant tes études? 

- C'est vrai mais que veux tu j'en ai bavé pendant ces 3 longues années d'IFSI, normal de souffler après le diplôme. 

- T'as raison ai-je envie de dire, c'est normal de souffler après l'obtention du diplôme, c'est normal de consacrer son énergie à autres choses que le boulot, construire un couple, créer une famille, avoir des projets, des loisirs, mais peut-on souffler pendant 40 ans, peut-on faire une carrière sans se poser de questions, sans chercher à progresser, à s'améliorer. Peut-on terminer sa carrière en psy et dire au club de retraités ou de bridge c'est vous qui voyez "Salut, moi c'est Sophie, j'étais infirmière, je soignais des gens bizarre".

Vous trouvez que j'exagère, que j'en fais des tonnes et qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer. Alors voici deux phrases entendues en 2017 par des infirmiers exerçant en santé mentale! "Franchement ça fait 8 ans que je suis diplômée et je crois que je suis beaucoup moins compétente qu'au sortir de mes études, je suis nulle que ce soit en patho ou en traitement, j'ai tout oubliée" J'ai même pas essayé de contester ce regard lucide. Deuxième phrase, sympa elle aussi. "Putain, plus de 3 ans d'études pour faire ce qu'on fait ici, non mais franchement 6 mois d'études c'est largement suffisant pour bosser en psy". Là non plus j'ai rien dis, quelqu'un s'est chargé de répondre "Ah oui comme quoi c'est étrange la perception qu'on a de son métier parce que moi vois tu pour ce même travail j'ai parfois l'impression que 10 ans d'études n'auraient pas été de trop...". 

Comment deux personnes ayant le même métier, travaillant dans le même service, prenant en charge les mêmes patients peuvent-elles avoir une perception de leur travail si différente? J'appelle ça le faiseur contre le penseur. Le faiseur est un être qui a besoin de faire des choses, sans les penser. D'une façon générale il préfère bosser du matin car il prélève, il distribue les médocs, il aide les patients dans leur soins d'hygiène et s'il bosse avec des AS n'hésite pas un instant à leur donner un coup de main pour les toilettes. S'il y a des pansements, il s'y précipite. Sa grande crainte c'est de bosser d'après midi car on se bouscule pas sur le somatique. Et puis l'après midi il y a aussi les réunions cliniques, tout ce blablabla dont il ne ressort rien au final, le faiseur ne supporte pas cela. S'il est trop angoissé, il peut alors mettre à jour les dossiers patients, trier les bilans, ranger la pharma. C'est très utile pour l'organisation, on lui tire notre chapeau. Le penseur lui ne se bouscule pas sur les soins d'hygiène ou somatique. Dans son unité il est plus là pour créer du lien avec le patient, pour entrer en relation avec ce dernier, que pour faire une enième toilette car après tout c'est pas un drame de ne pas se laver, on peut toujours remettre ça au lendemain. Le penseur s'interroge et ne culpabilise pas d'observer les patients ou de mener un entretien dans le couloir quand bien même tout le reste de l'équipe s'agite autour de lui. Oui, j'avoue cette opposition faiseur vs penseur est excessivement caricaturale! Nous évoluons en réalité tous sur un continuum (Bullshit Suzie, pas un second continuum dans le même article quand même, tu déconnes là! Oui je déconne mais j'ai pas le temps, faut que j'avance tant que les idées sont là, alors va falloir faire avec!) qui va de faiseur à penseur l'idéal étant probablement de se situer au mileu soit un faiseur sachant penser, un penseur sachant faire, un faiseur qui pense ce qu'il fait, un penseur qui fait ce qu'il pense. 


3- Le nouveau programme des IFSI depuis la réforme de 2009 met l'accent sur la capacité de l'étudiant à chercher l'information. C'est une bonne chose mais le développement de cette compétence doit-il s'arrêter une fois le diplôme en poche.  Seul celui qui sait n'a plus besoin d'apprendre. Or, au vu de l'immense quantité de savoir autour de la question psy, on peut raisonnablement penser qu'il est impossible de toute l'assimiler. Donc celui qui sait - ou du moins qui considère tout savoir - est un danger pour un hôpital quand celui qui doute est une chance. Se considérer comme un éternel apprenant n'est elle pas la meilleure posture pour pérenniser la dynamique étudiante? Pourquoi travailler en dehors de ses heures de service est-il vécu comme une hérésie par nombre de soignant qui pourtant bossaient leurs cours le soir après les journées passées à l'IFSI? Cette infirmière qui se plaignait d'être moins compétente aujourd'hui après 8 ans de métier qu'au lendemain de son DE a aussi pour habitude d'attribuer la faute à la dégradation de sa compétence au médecin du service qui ne lui aurait rien appris. Mais merde alors, ce n'est pas au psy de nous apprendre la psy bordel! Tant mieux s'il y contribue, tant mieux s'il aime transmettre son savoir, tant mieux s'il possède des qualités de pédagogue mais bordel dire "je suis une infirmière moins bonne aujourd'hui qu'hier parce que le médecin ne m'apprend rien" c'est quand même fort de café! C'est fini ce circuit de l'information verticale ou le bon médecin distillerait à qui veut bien l'entendre quelques pépites de son savoir immense. Yo! Big Up! On est au XXIème depuis quelques années maintenant, l'information est partout et surtout elle est d'un accès qui n'a jamais été aussi simple! Sommes nous à ce point mauvaises pour ne pas être capable d'aller chercher l'information où elle se trouve? Remember Ascodocpsy?


4 - Rappelez-vous ce décret du code de la santé publique que l'on décortique tant qu'on est à l'IFSI et que l'on range aux oubliettes aussitôt diplômé. Oui oui c'est bien de celui-là dont je parle: le décret de compétence des IDE. L'article R4312-10 dit la chose suivante: "pour garantir la qualité des soins qu'il dispense et la sécurité des soins du patient, l'infirmier ou l'infirmière a le devoir d'actualiser et de perfectionner ses connaissances professionnelles." Je crois que c'est clair non? Il n'est pas écrit: l'IDE a, s'il n'a que ça à foutre, la possibilité d'actualiser et de perfectionner ses connaissance pro. Non il n'est pas écrit non plus. "l'IDE, si d'aventure son chemin venait à croiser celui d'un médecin peu avare en mots, pourra l'écouter pour s'en inspirer et progresser." Non! Et il n'est pas écris non plus "L'infirmier une fois la sécurité de l'emploi acquise pourra se la couler douce en s'enfermant dans un bureau bien à l'abri des malades mentaux et regarder à loisir des vidéos de chats mignons sur youtube". Non non relisez bien, ce n'est pas écrit cela... 

En revanche qu'est-ce qui est écrit: que l'IDE a le devoir de s'améliorer et de se perfectionner. Le DEVOIR! L'amélioration n'est donc pas une option, elle est une obligation. Une obligation qui figure sur notre texte de référence! Quand un psychiatre lit un ouvrage professionnel cela ne choque personne, en revanche qu'un IDE fasse la même chose et c'est le branle bas de combat. Pour en avoir parlé avec un collègue il y a longtemps déjà, voilà l'argumentaire que j'avais entendu: Non mais attend avec les horaires de malade qu'on fait et le salaire de misère qu'on reçoit, on va en plus rapporter un travail à la maison! 

Alors voilà, je termine cet article dans un état d'esprit différent de celui dans lequel j'en ai commencé la rédaction. J'avais envie de croire qu'en prenant conscience des enjeux nous pourrions changer et progresser. Là, je me dis qu'il est étonnant que nous mettions autant de résistance, d'oppositions à s'améliorer. Comme si "s'améliorer" était un gros mot. 

C'est dimanche, c'est l'été. ça y est le poulet fermier est magnifiquement grillé. Fuck! 
(en voilà un de gros mot tiens!) 


KissKiss
SuzieQ, une fiction autobiographique




mercredi 19 juillet 2017

Situation n°3 - La perm de Noël


par City of Boston Archives



3ème épisode sur le thème "un p'tit coup de formation nous ferait pas de mal". Si tu prends le train en route, je t'invite à lire le texte ici, puis les deux premiers épisodes que tu peux retrouver ici et !

Pour cet article, on s'éloigne des chaleurs estivales, pour retourner dans le froid hivernal.


Nous sommes dimanche 27 décembre. Il est 14h, l'heure des trans. On prend le temps, l'ambiance est détendue et chacun raconte son Noël. Il y a ceux qui ont trop mangé, ceux qui ont trop bu et ceux qui ont trop gâté leurs enfants. Et pour qui n'aurait pas assez festoyé, il y a même une bouteille de champagne au frais qu'on sabrera tout à l'heure. Jusqu'ici tout va bien

Le truc pendant les fêtes c'est que les patients sont beaucoup plus nombreux à partir en permission. Bien sûr les plus délirants, les plus maniaques, les plus décompensés et les suicidaires ne partent pas. Mais parmi les autres beaucoup passent d'un cocon institutionnel à un cocon familial l'espace de 24 ou 48h.

Alors cette année pour le réveillon de Noël, ils étaient une douzaine à partir en permission avec plus ou moins d'appréhension. Cela peut sembler difficile à comprendre pour qui n'a jamais mis un pied dans l’univers de la psychiatrie mais oui il y a bien de l'appréhension à quitter l'hôpital. En effet celui-ci à un rôle protecteur quand le monde extérieur est trop difficile à supporter et puis les familles sont loin d'être toujours aidante. Famille qui plus est, souvent impliquée de façon plus ou moins lointaine dans la problématique du patient. Alors partir, c'est pas toujours évident...

Et nous sommes là, réunis après les fêtes, pour les transmissions. Les permissionnaires, quant à eux, sont tous rentrés depuis la veille. La collègue annonce la couleur:

- Bon je vous préviens, ça va être rapide, on a pas grand chose à vous dire!

- Ok, ben dites le quand même lui répond Manu mon collègue d'après midi.

Et elle déroule... chambre 1, chambre 2, chambre 3. Tac-tac, tac-tac, tac-tac, un métronome réglé en mode kalachnikov... 

- Deux petites secondes, lui dit Manu, tu peux ralentir s'il te plaît, on finira pas plus tôt tu sais!

- Oh mais je t'ai dit on a rien à vous dire...

- Certes mais on était pas tous là les jours derniers et on veux bien - enfin moi je le veux - un minimum de trans! 

- Ohoh c'est dimanche!

- Tout à fait, j'ai encore mes repères temporels, hier c'était samedi et si tout se passe bien, si mes prévisions s'avèrent exactes, demain devrait être un lundi. Mais là ce sont les trans vois-tu... Alors j'imagine que tu es très impatiente d'aller fumer une clope mais comme on a une heure pour faire nos trans je me dis et désolé si ça semble délirant mais on pourrait faire... des trans?

- Putain mais il me charrie s'exclame en cherchant l'assistance parmi les collègues. Ok, ok  mais d'habitude le dimanche on est à la cool...

- Oui et on va l'être mais être cool ça veut pas dire ne rien faire. 10 minutes pour des trans de 30 patients, c'est bref non? je suis certain que si on s'y met sérieusement on peut faire le tour des patients en 30 à 40 minutes. Ce qui te laissera outre le temps de fumer ta clope le temps de jouer à Candy Crush!

- J'ai l'impression que tu me casses à fond là, non?

- Bon allez démarre!

Elle reprend depuis le début, sur un rythme plus lent mais sans trop savoir que dire... 

- Donc en chambre 5, Monsieur H. Qui était en perm pour Noël dans sa famille. Rentré à l'heure, a passé une bonne perm. Voilà.... Euh... Chambre 6, Madame L. Rien de particulier. Chambre...

À nouveau, Manu l'interrompt.

- Excuse-moi, tu vas vraiment croire que je t'en veux... mais elle était pas en permission elle aussi?

- Ah si c'est vrai mais je vais pas revenir sur toutes les perm, elles se sont toutes bien passées.

- D'accord, donc Mme L a passé une bonne perm, c'est une bonne nouvelle ça. 

- Oui c'est ce que je dis, pourquoi ça t'étonne?

- Ben oui puisque tu me poses la question, oui ça m'étonne.

- Bah écoute elle est pas venu dire que ça c'est mal passé donc par déduction c'était une bonne perm...

- Attends tu rigoles là! Dis-moi quelque chose de sa perm, elle a fait quoi de ses deux jours?

- J'en sais rien... elle devait pas passer Noël avec sa famille réunie au complet.

- Non mais je demande pas ce qu'elle devait faire, je demande ce qu'elle a fait.

- Et bien tu lui demanderas car elle nous a rien dit.

- Mais on lui a demandé ou pas?

- Ben j'en sais rien moi!

- Ah non mais heureusement que je suis bien installé sur mon fauteuil, il y aurait de quoi sa casser la figure! Donc si on ne sait rien de sa perm, pourquoi me dis-tu qu'elle en a passé une bonne?

- Mais si ça c'était mal passé, elle serait venue nous voir et nous le dire!

- Ah bah tu vas déchanter toi... là tu rêves très fort... Et donc si je comprends bien, on n'a posé à aucun patient à son retour la question du bon déroulement ou non de sa perm? 

- Non il y en a ou on a les infos..

- Ceux qui sont venus d'emblée nous voir c'est ça?

- écoute tu me saoûles là...

- Alors j'en suis sincèrement désolé et ce d'autant plus que je vais t'achever... T'es prête?

- Ben s'il s'agit de m'achever vas- y mais fais vite s'il te plaît!

- Je suis quand même vachement étonné que Mme L ait passé une bonne permission comme tu le dis. Cette dame est en dépression profonde, elle vivait repliée chez elle, avec quasi aucun contact de l'extérieur depuis des mois, on l'a récupérée dans un état d'incurie assez rare. Je pense que tout le monde se souvient ici de l'état de délabrement physique qu'elle présentait à son admission. Et là bien qu'elle soit nettement mieux, elle part en permission pour retrouver sa famille au grand complet avec cousin, cousine, neveu, nièce etc... Alors voir autant de monde d'un seul coup, en plus pour un événement festif, pour elle dont la thymie est encore bien fragile, excuse-moi mais je pense que ça doit être particulièrement difficile comme épreuve. Et ça me semble bien réducteur de qualifier sa perm de bonne, il y a forcément un "mais", un quelque chose qui a été difficile, ça peut être le regard de l'autre ou l'évitement des proches qui ne sait comment gérer cette personne qui vient droit de l'HP, ça peut être le fait qu'elle ne soit pas sentie à l'aise ou à sa place ou autre chose mais je pense qu'on doit "enquêter" pour évaluer son état psychique à son retour... Parce que merde on a un métier! On n'est pas réceptionniste à l'hôtel. Bien sûr nos patients on le droit à une vie privée et intime et ils ne nous diront que ce qu'ils ont envie de nous dire, c'est leur droit et je le respecte, mais si on ne pose pas les questions, on a aucune chance d'avoir les réponses... C'est aussi simple que cela! Et puis tu sais un entretien après une permission c'est à mon sens presque obligatoire! Il ne faut pas désacraliser l'étape de la permission. Une permission c'est pas un patient qui dit "oh j'ai envie de souffler un peu de mon hospit, allez je me prends quelques jours pour aller à la maison ou pour partir en week end et je reviens lundi en forme pour poursuivre cette hospit. Non, une perm c'est pas ça, une perm c'est l'épreuve de réalité, c'est la confrontation au réel! Nos patients sont hospitalisés parce que ce réel justement, ce monde ordinaire mais exigeant, leur était devenu insupportable, tellement insupportable qu'ils ont dû trouver refuge ici à l'hôpital. Mais on va pas les garder ad vitam eternam, quand ça va un petit peu mieux et bien notre mission c'est de les renvoyer dans ce réel si éprouvant. On les y envoie pour un temps limité, une journée dans un premier temps et puis après si tout s'est bien passé on peut envisager deux jours ce qui inclut la nuit et puis nous on évalue. C'est là notre rôle infirmier, c'est à nous de faire ça et quelque part le patient il attend ça de nous, il attend qu'on vienne le voir pour lui demander! On doit évaluer en amont: est-ce que vous vous sentez prêt? Quel est votre programme? Avez vous des appréhension? Allez vous être accompagné? Voulez vous qu'on regarde ensemble vos médicaments? Avez vous nos coordonnées si vous vous sentez mal? Et puis on évalue au retour: Qu'avez vous fait? Était-ce conforme à vos projets? Avez vous ressenti des difficultés? Comment vivez vous le fait de revenir à l'hôpital, est-ce plutôt rassurant ou éprouvant? Et puis pour finir, ces informations on ne les garde pas pour nous, on les transmet aux collègues de façon la plus précise possible afin de ne pas passer pour des guignols en disant au psy qu'untel a passer une bonne perm et que cette même personne décrive une perm catastrophique en entretien médical parce que ça, ça arrive et ça la fout mal! 

- Bon je vais aller m'enterrer, vous pourrez dire à ma famille que je l'aimais!

- Oh désolé je veux pas te blesser, j'ai rien contre toi, j'ai juste remarqué que c'est de plus en plus fréquent d'avoir très peu de trans sur les permissions, ces entretiens de retour de perm se perdent et c'est pas une bonne chose. Donc quitte à passer pour le vieux con du service, je le dis, après chacun en fait ce qu'il veut!

- Bon ok, j'admet qu'on a été un peu "lège" sur les retours de permissions, on va dire qu'on était pas remis de Noël. En attendant, moi je passe la main, si quelqu'un veut poursuivre les trans, j'en ai plein la tête alors oui je vais aller me fumer une clope! Et si quelqu'un a quelque chose à me dire, et bien je l'emmerde et na!

KissKiss
SuzieQ, une fiction autobiographique



lundi 26 juin 2017

Situation n°2 - Du vocabulaire coincé dans un dictionnaire, posé sur une étagère, couvert de poussière, tra-la-la-la-lère...




Girl's Talk by Fouquier

Suite à mon texte qui soulignait une forme d'insuffisance au sein de notre métier, j'ai souhaité illustrer mes propos. D'abord autour d'un entretien professionnel et cette semaine à propos d'une histoire de vocabulaire. Bonne lecture !



Avec Claire, nous sortons du vestiaire. ça y est notre série est bouclée, place aux RH. Il est 15h, la matinée s'est déroulée sans encombre et nous marchons côte à côte vers nos voitures. Claire est une jeune collègue, diplômée de juillet dernier. On bosse souvent ensemble et je suis surpris de voir autant de motivation chez une si jeune personne. Elle est curieuse et n'hésite à potasser les dossiers patients quand bien même ceux-ci compilent des dizaines d'hospitalisations. Elle n'hésite pas à non plus à solliciter les patients pour les voir en entretien afin de compléter leur biographie, mieux comprendre leur problématique ou simplement pour entretenir le lien de confiance. Comme je m'entend bien avec elle je lui pose cette question:

- Alors Claire, ça va, tu te sens bien dans le service?

- Oui oui ça va me répond-elle sans conviction.

- c'est un petit "ça va" non? Sauf erreur, c'était bien en admission que tu voulais bosser non?

- Oui tu as raison. J'adore l'admission...

- Mais?

- Mais au final, après près d'un an ici je suis déçue...

- Déçue? par qui, par quoi?

- Comment dire... Par l'équipe infirmière, oui je suis déçue par l'équipe. Oh individuellement y'a rien à dire, tous les collègues sont sympa, l'ambiance est excellente et c'est toujours un plaisir de venir bosser car on y rigole toujours beaucoup... Mais au-delà de ça je trouve qu'on a comme un déficit de professionnalisme... 

- Ahah voilà qui m'intéresse... Un déficit de professionnalisme, dis m'en plus please?

- Et bien par exemple on a sérieux problème avec le vocabulaire psychiatrique. On a un vocabulaire bien pauvre et ça se ressent sur nos transmissions orales et nos observations écrites.

- T'as un exemple?

- Ben pas plus tard qu'hier figures-toi mais c'est quasi-quotidiennement que j'ai des exemples. Donc hier on est installé autour du bureau et on est à M. B. dont je me suis chargée de l'admission. Tu sais c'est le monsieur admis pour dépression majeure. Alors je suis là à essayer d'en brosser le portrait le plus précis aux collègues qui ne le connaissent pas. J'insiste c'est vrai mais c'est parce que le risque suicidaire est réel, les idées noires même si elles sont atténuées par l'hospitalisation reste présentes par moment, donc il est à surveiller. Et tu vas trouver ça débile mais à un moment je dis pour le décrire qu'il présente un front en Oméga mélancolique. Alors c'est rien mais je les entend au bout de la table: des ricanements puis c'est G. qui prend la parole et qui dit "bon ce que Claire vous raconte avec son charabia c'est qu'il est bien tristoune le pépère".

- Tu t'es sentie vexée?

- Non mais c'est même pas ça. Je crois pas être quelqu'un de particulièrement susceptible mais j'ai remarqué que chaque fois que tu essayes d'employer des termes qui appartiennent au vocable de la psychiatrie il y a quelqu'un qui tire la conversation vers le bas. Là c'était "l'omega mélancolique" mais j'ai des exemples similaires récents avec euh... attend c'était quoi déjà.... ah oui avec "quérulents processifs". Ceci dit, ça il est vrai qu'on en rencontre pas souvent.  Mais l'autre jour c'était le terme "hébéphrénie" qui avait l'air de laisser sur le bord de la route la moitié de l'équipe.   

- T'exagère pas un peu?

- Mais pas du tout! Le pire et je suis prête à prendre les paris c'est que je crois qu'il y pas loin de la moitié de l'équipe qui ne fait pas la différence entre parano et paranoïde. Et c'est comme cela qu'on se retrouve à avoir des schizophrènes paranoïaques. Passe encore à l'oral mais écrit dans le dossier patient ça la fout mal... Merde ça fait quand même partie d'un minimum d'exigence qu'on peut avoir envers une équipe soignante non? On est aux trans pas au café du commerce!

- C'est bien dis ça!

- Alors du coup je me dis que si ce minimum de vocabulaire n'est pas maîtrisé comment veux tu aller plus loin. La sémiologie psy n'est pas maîtrisée et la pharmaco c'est pas mieux... Aujourd'hui il est évident que si tu parles pharmaco avec une partie de l'équipe et bien... tu parles tout seul! Va parler d'antagoniste des récepteurs dopaminergiques, c'est comme la messe en latin tout le monde opine du chef et personne n'y comprend rien!

- Oh tu sais là dessus, j'y ai jamais trop rien compris à ces histoires d'antagonistes... En tous cas, je vois que t'en a gros sur le cœur Claire!

- Non je suis juste déçue. Pour finir sur le sujet, tu vois quand je suis arrivée ici en juillet je me suis mise une forte pression. J'étais persuadée que j'allais me retrouver face à des collègues hyper-compétents, calé en psy et que j'allais être bien minable. Alors j'ai bossé, je me suis constituée un lexique pro que je continue à alimenter et à mémoriser pour améliorer mes transmissions et ma pratique en général. Et au final aujourd'hui je m'aperçois que rares sont les collègues qui sont dans une démarche d'amélioration de leur pratique. Combien parmi nous sont à même de te parler pendant plus de deux minutes de Freud et de ses apports? Qui peut parler des topiques Freudienne? On est pas nombreux, tu peux me croire! Alors c'est même pas la peine de parler de Jung ou autres. La plupart n'a jamais entendu ce nom...

- Bon ton constat est bien triste et peut-être un peu sévère. Je sais pas vraiment quoi dire hormis: est-ce que ça les empêche d'être de bons soignants?

- Et bien moi je dis oui! C'est vrai, ces mêmes personnes que je critique par rapport à leur absence de vocabulaire et de culture psy en général sont souvent de bons soignants. Elles ont un bon contact avec les patients, de l'empathie et elles savent écouter. Mais ne seraient-elles pas meilleures si elle décrivaient avec précision les symptômes qu'elle voient, si au lieu de copier mots à mots les délires du patient, elles les qualifiaient. Je dis pas qu'elles doivent de transformer en psychiatre ou en psychologue mais qu'un minimum de culture psy nous permettrait d'être mieux reconnu comme professionnel non pas de santé mais de psychiatrie.

- Alors je vais me faire l'avocat du diable et je te dis: je me fiche de ton savoir théorique, je ne suis ni pharmacien ni psychiatre. Je suis infirmière et j'en suis fière. Mon rôle c'est d'être au plus près de mes patients, de leur souffrance. Être là pour les écouter, pour leur tenir la main, pour les accompagner avec empathie et avec humanité dans ces moments pénibles qu'ils traversent... Rien à foutre du reste!

- Et bien je dis que tu as tort. Oui ce que tu décris comme ton rôle est essentiel... mais pas suffisant. On se doit d'être bon en tout. Notre métier est à la croisée des autres métiers: psy, psycho, éduc, as et même curateur parfois... C'est énorme mais ça nous oblige à être bon. Un autre exemple pour illustrer la nécessité d'avoir des bases théoriques avec la question de l'oeuf ou de la poule rapportée à la psychose. D'après toi qu'est-ce qui est premier chez un schizophrène le délire ou l'angoisse? L'angoisse est-elle réactionnelle au éléments délirants ou c'est le délire qui fait suite à une angoisse trop forte? Hein, d'après-toi Suzie Q, parce que pour moi vois-tu cette question possède - à la différence de celle de l’œuf et de la poule - une réponse, et c'est hyper-important de la connaitre. On peut pas revendiquer un rôle plein d'empathie et de compréhension sans justement comprendre l'angoisse d'un psychotique et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres! 

- OK Claire, bon je crois qu'on a un peu dérivé, mais c'était intéressant de discuter avec toi, je vais réfléchir à tout ça ça marche?

- Ok Suzie Q! Attend, un dernier truc, je te promet que c'est le dernier!

- Je t'écoute.

- Le pire dans tout ça, c'est que ça me tire vers le bas.

- Comment ça?

- J'ose de moins en moins utiliser un vocabulaire pro.

- Pourquoi? tu as peur des ricanements, tu as peur qu'on se foute de toi? 

- Oui mais pas que ça...

- Vas y explique

- Ben disons que j'ai surtout peur de mettre mal à l'aise quelqu'un qui ne serait pas à l'aise avec ces termes spécifiques...

- Énorme! En fait ton problème c'est que tu es trop empathique! Empathique au point de protéger tes collègues de leur suffisance professionnel! Toi t'es sacrément barré tu sais!

- Ben te fous pas de moi, c'est ce que je ressens c'est tout!

- Alors attend si je te suis, imaginons la scène suivante: tu bosses de nuit et l'un de tes patients fait un problème somatique x ou y. Suffisamment grave pour que tu préviennes le médecin de garde. Celui-ci envisage de le faire transférer aux urgences et vous demande, à toi et ta collègue de nuit, de poser une perf. Imaginons que ta collègue soit nulle en soins techniques en général et en pose de perf en particulier, est-ce que toi avec ton surplus d'empathie, tu vas refuser de poser la perf pour ne pas mettre mal à l'aise ta collègue?

- Ben p'têt pas quand même...

- Bon alors arrête tes conneries, arrête de te questionner à tout va et dis ce que tu as à dire aux trans. Parle richement si tu veux, parle en alexandrin si tu préfères mais parle psy nom de Dieu et si certain ne sont pas au niveau et bien ce n'est pas ton problème, il n'ont qu'à se mettre au taf, ils sont soignants et ne viennent pas ici pour passer le temps!

- Ok merci du conseil

- You're fuckin' welcome!


Alors on se retrouve très bientôt pour soit la situation n°3, soit pour repasser un peu de temps avec Claire...

Ah oui détail important, c'est l'été! Alors place aux vacances, reprise des activités sur le blog fin juillet!! 

KissKiss

SuzieQ, une fiction autobiographique