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mercredi 24 juillet 2019
La Bombe Humaine
C'était au mois de mai dans le numéro 404 de l'infirmière magazine. Un court texte qui évoque la difficulté de prendre un charge une addicte au crack dans un service psychiatrie générale.
Le texte peu se lire ici sur le site d'espace infirmier :https://www.espaceinfirmier.fr/actualites/debats/chroniques/190513-la-bombe-humaine.html
Je l'ai également recopié ci-dessous:
Elle est là et puis elle n’est plus là. À sa place, le vide, l’immense vide. Tout le monde le voit, le ressent. Avant elle, il y avait le calme, après, le vide, et pendant, ce fut la tornade. Elle nous a soufflés et on a aimé. Pendant quelques heures, jusqu’à la prochaine admission, il faudra composer avec son absence. Chaque lieu en est chargé. La salle TV est si triste et les couloirs sont redevenus muets et sordides. Assises face à un programme qu’aucune ne saurait nommer, nos petites vieilles, têtes basses, sont plus seules que jamais.
Quand la géronto-psy ne sait plus où accueillir, elle fait comme tout le monde, elle frappe à la porte des services voisins. Qu’importe la folie pourvue qu’elle soit hospitalisée. L’hôpital est un fourre-tout, cachez ces fous que je ne saurais voir. Molière, plus ou moins. Notre service est devenu un lieu de vie. Les anciens s’y sentent bien. On s’agite moins, on ne court plus, on risque de faire du lard, nous prévient le cadre.
Les transmissions ne ressemblent plus à une longue énumération des transgressions et les diagnostics de décompensation schizophrénique ont été remplacés par psychose ancienne avec altération de l’état général. Il y a aussi ces idées de mort, si présentes, chez ceux qui vivent avec l’œil dans le rétro. Oui, la vie mérite d’être vécue, mais ce n’est pas facile de redonner du sens à celui qui est convaincu que tout est derrière lui. Les souvenirs, aussi beaux soient-ils, ne forment pas des projets.
Alors, quand elle a débarqué, ce fut le Big Bang. Une furie dans un musée de cire. Accro au crack, elle déboule avec fracas et raconte à qui le veut le manque que son corps ne peut masquer. Tremblante, en sueur, elle parle de son envie d’inhaler. Aux mamies qui ignorent tout de la cocaïne, elle leur parle d’un kiff ultime avec Jésus. « Te défoncer, c’est comme si tu couchais avec ton Créateur. » Elle cogne partout, elle hurle, elle court, elle est insupportable.
On voudrait l’aider mais ça va trop vite. Alors on improvise. On la soutient, on la motive, on l’écoute. Soignants comme patients, tous unis pour l’aider à surpasser sa souffrance. Prisonnière d’un produit qu’elle aime trop, elle sait qu’elle va y rester si elle ne change pas. Pendant une semaine, on prend soin d’elle et puis, sans prévenir, elle est partie. Trop à l’étroit dans le service. En quête de liberté, on croise les doigts pour qu’elle la trouve loin de cette prison qu’est la coke. Soignants et patients, aujourd’hui, nous pensons à elle. Elle nous a marqués, elle nous manque, nous sommes addicts.
lundi 14 mai 2018
texte pour l'infirmière magazine mai 2018
![]() |
| p.18 de l'infirmière magazine n°393 mai 2018. |
C'est une contrainte que j'apprécie. De celle qui m'oblige à faire un effort de concision. Moi qui ai tendance à privilégier les textes longs, à favoriser les digressions et les dialogues qui s'étirent à l'infini j'aime quand l'on me demande un travail d'écriture qui m'impose de sortir de ma zone de confort. Si un blog est un peu no limit ce n'est pas le cas d'un magazine. J'ai l'honneur d'être au sommaire du dernier numéro de l'infirmière magazine. Un texte court que vous trouverez à la rubrique "l'invité".
J'espère que vous apprécierez ce texte court dédié à aux collègues et à notre rôle. Je l'ai intitulé "les 30 secondes qui précèdent". Bonne lecture!
****
*
A la fin des trans, il y a ceux qui vannent, blaguent et manient l’humour noir comme d’autres le système de contention 5 points.
A la fin des trans, il y a ceux qui revendiquent, s’alarment puis désespèrent et se lamentent. D’une situation catastrophique ils imaginent un monde hospitalier post-apocalyptique. Quand la dystopie tutoie la réalité, il faut prendre le pouvoir pour ne pas sombrer.
A la fin des trans, il y a ceux qui jacassent. On ragote sur les médecins, les cadres, la direction mais aussi sur les collègues. La moulinette à gossip n’épargne personne. Union ou désunion, malheur ou bonheur tout y passe, tout se transforme. La vérité n’est qu’une option, le parfum de scandale est tellement plus savoureux.
A la fin des trans, les éclats de rires se mêlent à la colère, les Oh! aux Ah!, les Noooon!! aux Yes!!
La fin des trans c’est ce qui nous soude, ce qui fait que malgré l’eau qui monte nous restons à bord. C’est peut-être absurde mais c’est ma - notre? - réalité. De simple collègues, nous devenons confrères et consoeurs.
Et puis le carillon de la porte d’entrée interrompt ce moment de bonheur. Une admission. Chouette. Un lit vide ne le reste jamais longtemps. Le sol n’a pas séché qu’un nouvel occupant est annoncé.
C’est ce moment que je préfère. Ces quelques secondes qu’il me faut pour traverser le couloir qui sépare le bureau infirmiers de l’entrée de l’unité.
Ce moment c’est le temps qu’il me faut pour me rassembler. Quel est mon rôle? L’accueil d’un patient n’est pas une formalité, c’est un moment déterminant du soin. Y mettre ce qu’on peut de bienveillance c’est dire sans les mots à celui qui attend avec angoisse de l’autre côté “t’as frappé à la bonne porte mec, on va prendre soin de toi.” Accueillir avec empathie c’est casser les représentations violentes sur la psychiatrie, celles qui nourrissent l’imaginaire collectif façon Jack Nicholson et Nurse Ratched.
On dit que lors d’une rencontre les 30 premières secondes sont déterminantes. C’est vrai mais je crois aussi que les 30 qui précèdent sont essentielles. Elles sont la quintessence de notre job. Ce moment où je suis seule avec moi-même. Quel est le sens de ce que je vais faire? Quelle est ma mission? Suis-je capable de mettre de côté toute la rancoeur accumulée face à cet hôpital qui nous rend malade? Oui? Alors file et sois présent à l’autre. Si ta réponse est non alors il encore temps de faire demi-tour et pour aujourd’hui passer la main à ton “plus que collègue”.
KissKiss
SuzieQ, une fiction autobiographique
mercredi 28 février 2018
la faute à la tapisserie épisode 3/3
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| A lonely beer par Giuseppe Milo |
Aujourd'hui, 3ème et ultime volet de notre chronique consacrée à la prise en charge de Jean-Michel. Si vous avez loupé les deux premiers épisodes, vous pouvez les retrouver ici et là.
Françoise, la grande touriste.
Une sorte de Marla Singer extraite de Fight Club en plus âgée et plus bourgeoise. Ainsi depuis
le début c'est elle qui complète les tâches que j'ai donné à
Jean-Michel. Un rôle de secrétaire en quelque sorte. Et si aider
Jean-Michel lui permettait de s'aider elle-même.
Car il
faut dire qu'avec Françoise on est au point mort des soins. C'est dur à
admettre pour une patiente admise il y a plus d'un an. Un chemin énorme
aurait pu être accompli. Mais non on est à ce jour comme à son
admission ou presque! Service d'admission psychiatrique spécialisé dans
la gestion des état de crise ou pas, la réalité du monde hospitaliser
c'est que quand on ne sait plus où mettre un patient on le garde même
si plus rien ne se passe. Arrivée pour des motifs similaires à ceux de
Jean-Michel, elle soutient auprès de chaque intervenants qu'elle n'a
aucun problème avec l'alcool. Et pourtant... Les rares permissions
qu'elle a prise en un an (3 ou 4) se sont toutes soldées par une
réalcoolisation massive avec soit intervention des pompiers soit celle
d'un collègue IDE missionné pour aller la récupérer dans une chambre
d'hôtel minable. Il y a aussi ces états de furie dans lesquels elle peut
se mettre une fois ivre. Elle si gentille la plupart du temps devient
un monstre qui tape et qui frappe. Dans son dossier une photo de sa mère
passée à tabac nous rappelle les conséquences désastreuses que peut
engendrer l'alcool. Et il y a surtout ces atteintes cognitives
importantes qui nous posent un problème majeur dans l'élaboration d'un
objectif de changement. Comment impliquer un patient alcoolique dans le
soin quand celui-ci n'a aucun souvenir de son comportement? Les rares
ébauchent de soins se font suite à une alcoolisation lors d'une
permission où Françoise avec un sentiment de honte et du culpabilité
admet ses troubles. Elle reconnaît aussi avec naïveté qu'une fois
déposée par le bus sur le lieu de sa permission elle ne savait plus ce
qu'elle devait y faire, alors elle trouvait rapidement un supermarché
ouvert et achetait une bouteille de William Peel... Cela dure une
journée ou deux, rarement plus et jamais plus d'une semaine. Au-delà les
entretiens tournent à vide. Françoise - entre troubles cognitifs
omniprésent et un discours défensif qui évite soigneusement toute
mention du mot alcool - se contente de répéter inlassablement "je suis venue ici pour me reposer..."
Qu'importe si le repos dure un an ou plus semble-t-elle nous signifier.
Et même si le projet de soins (ce fameux PPS "projet personnalisé de
soins" pour lequel on nous bassine pour donner une belle image du
service...) de Françoise est à l'abandon, je me rassure en me disant que
chaque jour passé entre les murs la protège. Quand les pulsions sont
trop fortes, ce sont les murs qui contiennent. Comme si - sans trop
l'avoir décidé - elle avait mis en place une stratégie d'évitement de
l'alcool.
Alors je me dis que le temps qu'elle passe à
aider Jean-Michel à travailler sur sa problématique lui apportera
peut-être. Nous faisons avec lui, ce que nous n'avons jamais réussi à
faire avec elle.
Et ça tombe bien, pour Jean-Michel ça
progresse. A présent qu'il a clairement formulé son objectif
d'abstinence à l'alcool, il aborde la suite des soins. Je suis surprise
de voir qu'il avance à vitesse grande V. Il exprime son souhait de
déménager.
- J'ai pas le choix. Pas d'autres choix que celui de partir. Toutes mes relations
son toxiques. J'habite un appart de merde dans un quartier de merde.
J'ai fais le tour alors je m'en vais. Car même avec la meilleure volonté
du monde, je ne tiendrai pas longtemps. Personne bosse dans le
quartier, matin, midi, soir y'a toujours quelqu'un pour venir toquer à
la porte et te proposer à picoler. Alors... Alors j'ai déjà effacé la
plupart des contacts de ma carte sim et je ne décroche plus si je ne
sais pas qui appelle.
- Et où pensez vous allez vivre?
- Loin. Je veux quitter la région. Rien ne me retient par ici...
Comme je passe de nuit pour les 2 semaines à venir, j'informe
Jean-Michel qu'il nous sera difficile de nous entretenir sur cette
période. Et ça tombe plutôt bien, nos entretiens avaient déjà tendance à
s'espacer et à se faire plus courts. Comme si depuis la clarification
de sa décision de changement, il avait retrouvé suffisamment de
confiance en lui pour progresser seul.
***
Sur mes horaires de nuit, je l'observe en début de soirée. Et je remarque la proximité qu'il affiche avec Françoise. Là-encore je n'ai rien anticipé. Cette proximité ne laisse que peu de doutes sur la nature de leur relation profonde. Il y quelque chose de surprenant dans cette relation entre "l'ex-prisonnier et la bourgeoise" comme si deux mondes s'entrechoquaient. J'ai quelques réserves sur les risques que présente cette union et en même temps j'ai envie d'y croire. Et puis de toute façon qui suis-je pour avancer un point de vue sur une relation. Croiser la route des patients sur une longue période ne nous donne aucun droit de regard sur leur vie sentimentale. Alors je ravale mes conseils et laisse se jouer ce qui doit se jouer...
Quand Jean-Michel passe chercher son somnifère à la pharmacie il m'annonce avoir trouvé un logement.
- ah bon, formidable, et sur quelle région alors?
- ah ben je reste dans le coin.
- Vous avez changé d'idée? Je pensais que c'était primordial pour vous de changer de région
-
Oui mais en fait je vais me contenter de changer de coin déjà. Je
quitte mon quartier pourri et change de commune. Je m'éloigne de 20kms
ça devrait être suffisant.
- Et donc tout est ficelé?
- Je retourne avec Françoise pour signer les papiers du bail en début de semaine, j'ai demandé une permission à vos collègues.
Je
n'ose lui demander quel rôle à Françoise dans ce changement soudain de
décision. Vient-elle uniquement pour l'aider dans la partie
administrative où a-t-elle déjà revêtue le costume de la nouvelle
compagne. Sans être clairvoyant je suis lucide de la scène qui se joue
sous mes yeux. Deux être frappés par les épreuves et la solitude se
rencontrent, alors pourquoi ne pas tenter ce quelque chose nommé amour
et réputé pour redonner souffle et espoir aux êtres qui s'en croyaient à
jamais dépourvu.
Le lendemain au même moment de la prise de traitement Jean-Michel me fait part de son impatience de sortir définitivement.
- J'en peux plus ici, toujours les mêmes têtes...
- C'est plutôt une bonne chose de se projeter sur l'extérieur.
- Ouais et puis avec le projet de l'appart' je suis confiant...
- Mais dîtes-moi, je me trompe où vous n'avez pas beaucoup pris de permissions avec des nuits à domicile.
- Non non, c'est vrai. J'ai juste pris des perm à l'après-midi pour faire mes démarches.
- Non vous n'avez pris aucune perm avec des nuits?
- Non aucune.
- Ah bon, mais demander une sortie dans ces conditions c'est un peu risqué je crois...
- Non j'ai pas envie de prendre des perm le week-end. Non j'aime faire ce que j'ai à faire et rentrer à l'hôpital ensuite.
-
Je comprends mais les nuits à domicile pendant l'hospitalisation font
partie du soin. C'est ce que l'on appelle la confrontation au réel. Il y
a une grande différence entre sortir 3-4 heures avec un programme
chargé à accomplir et partir pour 2 ou 3 jours avec certes des choses à
faire mais aussi des moments de creux, de vide, d'ennui... Comment ferez
vous face à vos difficultés si vous ne vous êtes pas testé avant?
- Non mais ça ira, merci Suzie, mais je suis confiant, j'ai le moral, ça roule.
-
Bien sûr vous l'avez mais ce qui m'intéresse c'est que va-t-il se
passer quand vous ne l'aurez pas? Qu'allez vous faire quand à la tombée
de la nuit vos angoisses vont resurgir? Ici il y a toujours un soignant
pour à vous écouter si vous vous sentez mal mais ce sera différent une
fois sorti.
- Mais ça fait déjà longtemps que je suis là, faut que je bouge.
-
Je comprends votre impatience, je dis juste que sortir sans avoir testé
des nuits seul au domicile c'est très risqué. J'ai confiance en vous,
Jean-Michel et j'espère que vous avez bien conscience que le risque de
rechute est et sera toujours présent. Alors il faut se méfier de lui...
- Oui mais je serai pas seul, quand ça ira pas il y aura Françoise pour m'écouter...
- Ah... parce qu'elle part avec vous?
- Oui, nous nous installons ensemble.
-
Prenez un thérapeute pour poursuivre le travail débuté Jean-Michel.
Malgré ses qualités Françoise n'est pas une professionnelle et elle-même
a ses difficultés.
Pour son ultime
nuit dans le service - et aussi la dernière de Françoise - Jean-Michel
vient me voir. Je lui ai préparé un document que j'ai prévu de lui
remettre avant son départ. C'est moi qui prend la parole.
- Alors tout est bon. Les papiers son signés, y'a plus qu'à emménager?
- euh... comment dire, y'a eu un petit changement?
- ah bon que voulez vous dire?
- et bien Françoise n'avait jamais visité l'appartement jusqu'alors. Elle l'a découvert en venant signer le bail.
- et elle ne l'a pas aimé c'est ça?
-
Ben disons que si elle le trouve bien, les pièces sont bien agencées,
la superficie est suffisante pour nous deux mais comment dire, elle aime
pas du tout la tapisserie, elle la trouve vieillotte, trop marquées
années 60-70...
- Et donc vous faites quoi, vous restez hospitalisés le temps de trouver un autre logement c'est ça?
- Ah non je vous l'ai dit Suzie, je n'en peux plus de l'hôpital.
- Donc?
-
Donc on part demain comme prévu. J'ai toujours mon appart, je pensais
le rendre et bien je le garde. On va faire comme ça quelques mois le
temps de retrouver un appart qui nous plaise à tous les deux. C'est
mieux comme ça en fait, je n'avais pas à choisir un logement sans la
consulter.
- Donc si j'ai bien compris vous êtes
en train de me dire que vous retournez dans l'appartement qui était
selon vos dires la source de tous vos tracas, à l'endroit même où vous
avez toutes ces fréquentations à risques...
- Oui mais ça va mieux maintenant, je picole plus, j'en ai même plus envie et puis Françoise est avec moi. Non franchement vous vous faites trop de souci...
- Bon et bien si vous le dites... alors il ne me reste plus qu'à vous souhaitez une bonne continuation. Ah oui une dernière chose j'avais préparé ce document que j'aime remettre en fin de prise en charge. Alors c'est vrai on a surtout travaillé ensemble vos motivations à l'arrêt et peu les situations à hauts risques de reconsommer et les stratégies pour y faire face mais je crois néanmoins que ce document peu vous être utile. Complétez le si le cœur vous en dit et gardez le précieusement sur vous pour pouvoir le sortir en vas de coup dur.
(Vous pouvez retrouver ce document ici, désolé il est pas très beau, je l'ai fait sur word qui est tout pourri... à l'occasion faut que je le refasse et l'améliore)
Notre
conversation s'est arrêtée là. Le lendemain, un vendredi à 14h,
Jean-Michel et Françoise ont quitté l'hôpital.
Après un week-end houleux où se mêlèrent disputes, violence et beaucoup d'alcool, les voisins n'eurent d'autres choix que d'appeler les pompiers. Après 24h à dégriser à l'hôpital général, Françoise fut de retour dans le service dans lequel je travaille sans ses 3g82 d'alcoolémie et sans Jean-Michel. Lui aussi fut hospitalisé mais dans un autre service. Les équipes en place préférèrent leur permettre de mettre de la distance dans leur relation plutôt que d'affronter une situation potentiellement explosive. Tous deux ont accepté les soins et évitent ainsi les soins sous contraintes. Se saisiront-ils de cette nouvelle opportunité pour poursuivre le travail entamé ou au contraire demanderont-ils d'ici quelques jours leurs sorties définitives? Ce retour rapide à l'hôpital signe-t-il un échec de la prise en charges ou une nouvelle étape vers un prochain rétablissement? A ces questions je n'ai pas encore les réponses mais peut-être un jour reviendrai-je sur ces prises en charge.
Après un week-end houleux où se mêlèrent disputes, violence et beaucoup d'alcool, les voisins n'eurent d'autres choix que d'appeler les pompiers. Après 24h à dégriser à l'hôpital général, Françoise fut de retour dans le service dans lequel je travaille sans ses 3g82 d'alcoolémie et sans Jean-Michel. Lui aussi fut hospitalisé mais dans un autre service. Les équipes en place préférèrent leur permettre de mettre de la distance dans leur relation plutôt que d'affronter une situation potentiellement explosive. Tous deux ont accepté les soins et évitent ainsi les soins sous contraintes. Se saisiront-ils de cette nouvelle opportunité pour poursuivre le travail entamé ou au contraire demanderont-ils d'ici quelques jours leurs sorties définitives? Ce retour rapide à l'hôpital signe-t-il un échec de la prise en charges ou une nouvelle étape vers un prochain rétablissement? A ces questions je n'ai pas encore les réponses mais peut-être un jour reviendrai-je sur ces prises en charge.
KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
Suzie Q, une fiction autobiographique
mercredi 21 février 2018
la faute à la tapisserie épisode 2/3
L'addictologie est à la médecine ce que la gastronomie est à l'art, une discipline de seconde zone. Alors je ne sais pas si elle entretient d'autres rapports avec l'art culinaire mais histoire de filer la métaphore croyez-moi ou non en addicto je suis une quiche. Mais pas n'importe quelle quiche non, une quiche qui s'améliore, une quiche qui fait des efforts.
C'est à Franck, mon collègue, que je dois tout, c'est lui qui m'a ouvert la voie, qui m'a montré l'importance de notre rôle.
- Tu sais Suzie, les psy n'aiment pas les alcooliques m'a-t-il dit. ça les emmerde de les prendre en charge car ils considèrent que leur place n'est pas à l'HP. Alors rares sont ceux qui se forment aux bonnes pratiques de l'addictologie et pourtant c'est un domaine passionnant à investir. Tu verras les prises en charge en addicto se limitent au minimum syndical. En gros le patient est vu par le médecin une première fois lors de son admission histoire de mettre en place une médication pour éviter tout problème de sevrage. Ensuite si tout va bien, si le patient est discret, ne demande rien, il ne sera probablement pas revu avant sa sortie définitive. Si en revanche ton patient dort mal ou à des angoisses alors il aura peut-être droit à un entretien médical supplémentaire histoire de réajuster le curseur de l'anxiolyse ou de changer le somnifère. Mais voilà en gros à quoi ressemble une prise en charge d'un patient addict. Alors bien sûr c'est un brin caricatural ce que je te dis mais ce qui est important à retenir c'est que ce n'est pas ici qu'on soigne les addicts. On les reçoit, on s'occupe du problème de sevrage et basta. On ne travaille pas leur relation à l'alcool et on ne cherche en aucun cas à modifier leurs pensées dysfonctionnelles et leur comportements.
- ça craint non?
- Je ne sais pas... et je ne jette la pierre à personne mais c'est comme ça. ça fait des années que je suis là, que je vois défiler les médecins et c'est toujours pareil, soit ton patient décide de poursuivre les soins dans une cure spécialisée soit il rentre chez lui après son sevrage et son problème risque de rependre le dessus rapidement.
- Ouais ben je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est un peu triste...
- Peu importe... ce qui est cool en revanche c'est que ça nous laisse à nous IDE un vaste champ à investir. En addicto, tu vas voir, on a carte blanche. Jamais un médecin ne va t'empêcher de voir un patient en entretien ou même de débuter une TCC pour peu que tu y sois formé. De tout façon ce temps que tu passes avec le patient c'est une économie pour le psy, qui lui est demandé de toutes parts. Alors bien entendu il ne s'agit pas de faire n'importe quoi, il faut faire les choses en respectant quelques règles mais franchement si ça t'intéresse tu vas voir y'a matière...
Et la première chose sur laquelle Franck a insisté c'est le lien de confiance soignant-soigné.
Le
lien de confiance est sacré. Il est ce qui nous unit au patient. S'il
est de bonne qualité alors les échanges seront teintés d'honnêteté et le
soin pourra se faire. Si au contraire la confiance du patient en
l'infirmier est nulle alors rien ne se passera. Quand un lien de
confiance est bon, il faut tout faire pour ne pas l’abîmer. Au contraire
il est important de l'entretenir. J'ai un bon lien de confiance avec
Jean-Michel, héritage probable de sa précédente hospitalisation. Comme
il est enclin à discuter, je lui propose une série d'entretiens axés sur
son histoire de vie. C'est pour le moi le début des entretiens
motivationnels où mon objectif ne sera pas tant de connaître les moindre
détails de sa biographie mais de mettre en rapport les éléments
éprouvants de sa vie avec ses consommations d'alcool pour amener
Jean-Michel à la conclusion que l'alcool est son ennemi et qu'un
changement s'impose. En ça je suis grandement aidé la fracture qu'il
présente à la main droite. Elle est la preuve objective que sa conso le
met "dans de beaux draps". La deuxième preuve objective, bien que
moins palpable, je la tiens entre mes mains: le bilan sanguin prélevé
lors de son passage aux urgences est désastreux et montre une atteinte
hépatique sévère. Ces deux éléments permettent déjà de poser les bases
de notre travail.
L'objectivité
à ici toute son importance car le risque d'une subjectivité est
omniprésent. Un discours jugeant ou confrontant fera assurément plus de
mal que de bien. "Vous avez vu votre taux d'alcoolémie, votre foie
est détruit aux 3/4, vous buvez beaucoup trop et je vous l'ai déjà dit
combien de fois, vous n'avez plus le choix soit vous arrêtez soit vous
allez y laisser votre peau!" ça c'est le genre de propos qui risque
de braquer le patient, de rompre le lien de confiance et au final de le
détourner du soin. A l'inverse, un discours comme celui qui suit à plus
de chances de toucher le patient... enfin je l'espère...
"Il y a un truc auquel je crois c'est que les décisions que nous prenons pour nous, nous les prenons parce que nous pensons qu'elles sont bonnes. Je ne crois pas à la stupidité de nos décisions. Celui qui décide de s'enivrer jusqu'à perdre connaissance, je ne crois pas qu'il le fasse de façon stupide. Au contraire je crois qu'il le fait parce que c'est le seule solution pour anesthésier la douleur qu'il ressent. Même s'il sait que c'est mauvais et qu'il le regrettera le lendemain matin, il vide sa bouteille parce que sur le moment c'est l'unique solution pour surmonter l'insupportable et cela s'impose à lui. Je ne suis pas là pour juger ni pour accuser. Pourquoi en vouloir à quelqu'un qui cherche juste à apaiser une souffrance? Je ne sais pas les quantités que vous buvez et à la limite cela m'importe peu mais ce que je vois c'est que votre corps en ressent les effets, il montre des signes de saturation et ce n'est pas bon. L'observation clinique des premiers jours d'hospitalisation montre que vous avez sué à grosses gouttes, vous avez beaucoup tremblé aussi et puis votre bilan sanguin ne ment pas. Outre un taux d'alcoolémie très élevé, votre foie est fortement détérioré. Et puis il y a cette main. Vous seriez-vous cassé la main sans avoir consommé? Alcoolisé, vous me l'avez dit, vous devenez extrêmement impulsif alors qu'à jeun vous ne perdez pas le contrôle de la situation..."
"Il y a un truc auquel je crois c'est que les décisions que nous prenons pour nous, nous les prenons parce que nous pensons qu'elles sont bonnes. Je ne crois pas à la stupidité de nos décisions. Celui qui décide de s'enivrer jusqu'à perdre connaissance, je ne crois pas qu'il le fasse de façon stupide. Au contraire je crois qu'il le fait parce que c'est le seule solution pour anesthésier la douleur qu'il ressent. Même s'il sait que c'est mauvais et qu'il le regrettera le lendemain matin, il vide sa bouteille parce que sur le moment c'est l'unique solution pour surmonter l'insupportable et cela s'impose à lui. Je ne suis pas là pour juger ni pour accuser. Pourquoi en vouloir à quelqu'un qui cherche juste à apaiser une souffrance? Je ne sais pas les quantités que vous buvez et à la limite cela m'importe peu mais ce que je vois c'est que votre corps en ressent les effets, il montre des signes de saturation et ce n'est pas bon. L'observation clinique des premiers jours d'hospitalisation montre que vous avez sué à grosses gouttes, vous avez beaucoup tremblé aussi et puis votre bilan sanguin ne ment pas. Outre un taux d'alcoolémie très élevé, votre foie est fortement détérioré. Et puis il y a cette main. Vous seriez-vous cassé la main sans avoir consommé? Alcoolisé, vous me l'avez dit, vous devenez extrêmement impulsif alors qu'à jeun vous ne perdez pas le contrôle de la situation..."
Jean-Michel
me parle de sa vie d'antan. Sa femme avec qui il buvait et qui lui
foutait la gueule. Il me le raconte avec émotions. Pas facile pour un
homme de reconnaître s'être fait cogner. Il me parle de cet enfant de
moins de 2 ans qu'il a préféré abandonner à sa femme car il n'en pouvait
plus des trempes et des roustes qu'il ramassait. Cette violence il ne
l'a jamais raconté à un soignant. Seul son père était au courant.
L'alcool l'a emporté. Sa fille âgée aujourd'hui d'une vingtaine
d'années, il ne l'a jamais revu. Pourtant elle est sur facebook me
dit-il. Alors il épie son compte jour après jour sans oser lui adresser
un petit mot. Il me parle des ces boulots à la petite semaine qui n'ont
jamais abouti à quelque chose de durable. Alors il s'est mis à dealer et
malheureusement il était doué pour ce business. Des années de deal, pas
le moindre sou épargné. Argent facile, argent trop vite claqué. La
défonce encore et encore. Alcool bien sûr mais crack et héro aussi. La
justice l'a rattrapé en plein vol et c'est en prison qu'il s'est posé. A
sa sortie, après plusieurs années, il a vu ses amis tomber. Coup sur
coup, deux potes, deux cadavres. Il les a vu et a pris sa grande
décision. Dire stop à la drogue. Ne plus vendre, ne plus consommer. Et
depuis il s'y est tenu persuadé que s'il poursuivait il serait le
prochain à se balancer au bout d'une corde. Alors me dit-il c'est peut-être pas si grave
à présent, j'ai fais le plus dur, j'ai arrêté l'héro, j'ai arrêté la
coke. L'alcool, le tabac et le cannabis c'est que dalle à côté non?
Ce
déballage, cette histoire de vie me laisse un peu groggy. Je ne
m'attendais pas à autant de galères. Ce n'est plus un patient que j'ai
assis face à moi mais un être cabossé par des années à prendre des
coups. Je ne sais pas trop comment reprendre la parole. Alors, bête et disciplinée, je tente ce que Franck m'a enseigné,
la valorisation.
- et
bien bravo, vous êtes toujours là après tout ce que vous avez traversé,
toujours debout. C'est formidable d'avoir arrêté ces drogues et ça me
montre bien à quel point vous n'êtes pas cet "échec ambulant" que vous
décrivez. Vous êtes bien plus que cela, vous êtes plein de qualités, de
compétences et de forces. Vous avez mené un combat énorme contre ces
drogues et vous l'avez gagné, ça montre bien que vous n'êtes pas
n'importe qui. Alors pour répondre à votre question, je ne sais pas si
l'alcool, le tabac et le cannabis c'est que dalle, ce qui est sûr c'est
que ces produits sont des drogues et qu'elles créent des dégâts chez ceux qui en abusent. Alors à quoi bon
avoir vaincu héro et crack si c'est pour tomber au combat sous l'effet
de drogue de moindre valeur...
En addictologie "use et abuse" des tâches à domicile m'avait conseillé Franck. Ce sont des exercices qui permettent au patient de poursuivre sa
réflexion entre deux entretiens. On dit "à domicile" quand les prises en charges se font en ambulatoire mais en ce qui me concerne travaillant au sein d'une unité d'admission, j'imagine qu'on peut dire "tâches à l'hôpital". L'idée est de ne pas
faire retomber le soufflet de la motivation et d'amener le patient à
réfléchir à sa situation. Trop souvent nous rencontrons des patients qui
trouvent les journées à l'hôpital terriblement longues. Alors ces exercices
permettent de mettre à profit le temps passé qui est certes long mais
est aussi un temps à distance des problématiques du quotidien. Ce temps
peut donc permettre l'émergence d'un regard neuf sur sa propre
situation.
Avec
Jean-Michel, qui se décrit volontiers comme impulsif et nerveux, j'ai
été surprise de la voir adhérer à ces tâches avec autant d'engouement.
Il faut dire que l'aspect scolaire de ces exercices peut parfois
rebuter certain patients. Une aisance à l'écrit est aussi souvent
requise ce qui laisse là encore certains patients sur le carreau. C'est
donc aux soignants d'adapter les outils afin de ne pas mettre en
difficulté les patients.
Pour Jean-Michel les outils utilisés ont été les suivants:
- le Questionnaire Audit-C qui en dix questions détermine si dépendance il y a,
- la Balance décisionnelle, outil souvent difficile à compléter mais qui aide à clarifier le désir de changement.
(Vous pouvez retrouver ces documents sur ma dropbox, ici pour le questionnaire et là pour la balance.)
Ici
j'essaye d'insister sur la liberté du patient à s'appuyer sur ces
outils ou non. Il ne s'agit en aucun cas d'un devoir à me rendre. Cela
donne quelque chose du genre: "Cette balance décisionnelle, si vous
la trouvez pertinente, remplissez là. Mais faites le pour vous et
uniquement pour vous, ainsi vous le ferez avec un maximum d'honnêteté.
Ne faites rien pour moi, ne cherchez pas à me faire plaisir. Si
néanmoins vous ressentez l'envie de me la montrer pour que nous en
discutions, je suis ouvert. En revanche si vous souhaitez la conserver
pour vous, je ne vous en tiendrai pas rigueur. De plus si vous avez
besoin d'aide pour la compléter je suis à votre disposition."
En face à face lors des entretiens nous avons utilisé:
- le cercle de Prochaska et Di Clemente qui permet au patient de situer dans le processus de changement
-
une grille excel de conversion en verres standards qui permet de
comparer sa propre consommation avec les repères fixés par
l'Organisation Mondiale de la Santé et évite ainsi le sentiment d'être jugé.
- le test MOCA, qui permet de repérer d'éventuelles atteintes cognitives.
(Retrouvez tous ces documents.
- la roue du changement ici
- conversion en verres standards ici
Tous
ces outils utilisés dans le cadre d'entretien motivationnels servent à
faire émerger une attitude de changement. Étonnamment, alors qu'il
disait que l'alcool n'était pas son problème premier, Jean-Michel est
très demandeur. S'il me croise dans le couloir de l'unité, il m'aborde
pour me demander "un nouvel exercice" et bientôt je sens qu'il est temps
de passer à l'étape suivante. En effet après 2 ou 3 semaines de soins,
Jean-Michel est à même de pointer l'alcool comme dénominateur commun à
toutes les galères qu'il a traversé. Que ce soit sa vie de couple, sa
relation avec sa famille, ses projets professionnels, sa vie tout court,
tout est parti en vrille et en sucette à cause de la défonce. Et
l'alcool était toujours là. En grosses quantités. Jean- Michelle
reconnaît et use de termes forts "Je ne contrôle plus rien dans ma
vie quand je suis ivre, c'est l'alcool qui me gouverne. Et comme je suis
bourré presque tous les jours... voilà où j'en suis".
Ce constat n'est pas un constat de défaite amère, bien au contraire. C'est le rebond, le début du changement. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, rien n'est irrémédiable, vous pouvez le reprendre. L'alcool est une prison dont l'on cherche à s'échapper pour retrouver sa liberté. On ne parle plus d'addictologie mais de thérapie de la Liberté. Bim !
Je
demande alors à Jean-Michel de prendre le temps mais de poser par écrit
ce qui sera son objectif par rapport aux produits qu'il consomme. Deux
jours plus tard il me montre sa feuille:
- Alcool: arrêt total
- Tabac: diminuer et continuer avec les patchs et les gommes à mâcher.
- Cannabis: pas de changement.
Et
c'est là, alors que je découvre ses objectifs que je prends conscience
du caractère féminin de son écriture. Cette belle écriture tout en
arrondie et parfaitement lisible ne ressemble pas à celle que devrais
avoir l'écorché de la vie que j'ai face à moi. Je regarde la feuille, je
regarde l'écriture. Je lève les yeux et je regarde mon patient. Je vois
sa main droite, je vois son bandage que j'ai pourtant refait à
plusieurs reprises et je me dis qu'il y a un problème.
- Vous êtes gaucher Jean-Michel?
- Non
- .....
- Ah pour écrire, c'est pas moi, j'ai demandé à Françoise.
La semaine prochaine, nous découvrirons qui est Françoise, l'invitée mystère de notre prise en charge...
KissKiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
vendredi 24 novembre 2017
l'angoisse de la trans vierge ou l'énigme de l'oeuf et de la poule enfin résolue
![]() |
| photo par YJ-LEE |
Après cet article consacré à mon projet avorté de devenir cadre de santé, retour au quotidien du service de soins dans lequel j'exerce où l'arrivée récente d'un collègue est source de transmissions de savoirs et d'échange de points de vue.
Tu crois sérieusement que je cherchais à lui plaire? Non mais ça va pas toi!! Tu crois que Suzie Q elle est comme ça, comme une gamine qui se prend sa première poussée hormonale? Certes il a ce charisme qu'on les baroudeurs, ceux qui ont posé le pied dans chaque continent et qui transportent leurs expériences de vie et autres aventures comme d'autres se baladent avec toute la souffrance du monde. Mais de là à dire que je n'étais plus moi-même, c'est le grand n'importe quoi...
***
*
Tu crois sérieusement que je cherchais à lui plaire? Non mais ça va pas toi!! Tu crois que Suzie Q elle est comme ça, comme une gamine qui se prend sa première poussée hormonale? Certes il a ce charisme qu'on les baroudeurs, ceux qui ont posé le pied dans chaque continent et qui transportent leurs expériences de vie et autres aventures comme d'autres se baladent avec toute la souffrance du monde. Mais de là à dire que je n'étais plus moi-même, c'est le grand n'importe quoi...
Il faut reconnaître qu'en quelques jours à peine dans le service il avait imposé son style tranquille et professionnel à toute l'équipe. Pour lui nous n'étions qu'une étape sur sa vie de soignant qui ne s'épanouissait que dans le mouvement. Pour nous il était un grand bol d'air frais, une fenêtre ouverte sur le monde et le soin tel qu'il se pratique ailleurs. Jérôme avait souhaité ce retour au bercail parental de quelques mois pour mieux préparer sa prochaine étape qui le mènerait peut-être en Nouvelle Calédonie, peut-être au Canada autant de régions du monde qui me faisaient rêver.
Ce jour-là nous n'étions que deux en service au lieu des trois IDE habituels. La troisième s'était faite porter pâle pour cause d'enfant malade. Autant le dire tout de suite, le rythme était soutenu. Les deux psychiatres du service étaient présents ainsi que l'interne et bien entendu chacun demandait à être accompagné d'un IDE. C'est drôle mais quand j'écris ça, j'ai l'impression d'écrire une oeuvre de science fiction, d'être une sorte de Philip K Dick du soin, tant aujourd'hui en 2017 avoir 3 médecins dans un service de 25 lits semble délirant. Nous travaillons la plupart du temps sans aucun doc et de temps à autre quand l'un se déplace c'est uniquement pour régler le plus urgent... ça peut sembler ubuesque et déconnant mais believe me or not, admission ou pas, état de crise ou pas, la présence d'un médecin dans un service de soin est aussi rare que celle d'un castor bionique dans ma cuisine. Alors en ce jour tendu j'avais bien des difficultés à contrôler mes nerfs quand Jérôme prenait cette pseudo-agitation avec la philosophie du mec qu'en a déjà vu d'autre.
Plusieurs admissions s'étaient succédées et après avoir maintenu à flot tant que bien que mal notre barque soignante, l'heure étaient venue après le dîner des patients de se poser derrière l'ordi old school du service pour saisir nos trans. J'étais là - tournant au ralenti - incapable de saisir par écrit l'étrangeté de ce patient qui avait débarqué chez nous pensant venir pour une simple consult' et qui à présent se trouvait bloquer ici en SPDT (soins psychiatriques à la demande d'un tiers). Mon cerveau était comme ramolli, nous avions couru tout l'après midi d'un bout à l'autre du service et là enfin posé je n'arrivais pas à rassembler mes idées pour faire un résumé objectif et contributif au soin. Et puis je sentis sa présence dans mon dos. Non pas celle du patient mais celle de Jérôme, beau gosse nonchalant, dont la carrure de rugbyman rassurait les membres de l'équipe. Déjà que je n'avançais pas mais alors là me sachant observée j'étais incapable d'aligner deux mots. Pire je ruisselais de partout, intimidée que j'étais. Ridicule comme une midinette de 15 ans devant un chanteur de Boys Band.
- ATV? me demanda-t-il
- Quoi?
- ATV répéta-t-il pour Angoisse de la Trans Vierge.
- C'est quoi ça?
- Ben le pendant infirmier de l'angoisse de la page blanche des écrivains.
- ça doit être ça...
- Certains ne la connaissent pas, pense à Balzac et ses plus de 90 tomes de la Comédie Humaine ou plus récemment Stephen King qui nous pond son petit classique tous les ans. D'autres semblent la fréquenter un peu trop, j'adore Donna Tartt depuis "le maître des illusions" mais elle sort un roman tous les 10 ans en moyenne, ça craint! D'autres enfin... ben tu sais quoi? on aimerait qu'ils la connaissent cette angoisse au lieu de nous bassiner avec leur torche-cul annuels. Musso pour n'en citer qu'un, ou Nothomb dont le statut est passé de prodige à zombie de la littérature et qui chaque année en septembre nous tend un piège d'à peine 100 pages pour mieux sucer à la fois notre thune et notre temps de cerveau disponible...
(Bullshit, Suzie, ferme ton sac, qu'il n’aperçoive pas ce livre de poche qui en dépasse, Oh My God, s'y vous avez envie de m'aider, c'est à présent que j'ai besoin de vous, empêcher à Jérôme de tourner la tête!!)
- ça va Suzie? Oui? Alors c'est ça ATV?
- Oui je comprends l'idée! ATV c'est cool comme acronyme! Et oui c'est tout à fait ça je n'arrive pas à décrire Monsieur V. qu'on a reçu tout à l'heure. Tu l'a vu comme moi, il est bizarre, il fait des trucs strange mais dès que j'écris une phrase je trouve ça si pauvre, si vide par rapport à ce que j'ai vu de cet homme que j'ai envie d'effacer mes transmissions.
- Et donc?
- Et donc je sais pas... J'aimerais faire des trans de qualités mais parfois j'ai envie de succomber à ce que beaucoup de collègues disent.
- C'est à dire?
- "te fais pas chier avec des trans écrite, de toutes façons personne ne les lit"
- et tu es d'accord avec ça?
- Ben plus ou moins. C'est sûr c'est pas les médecins qui vont aller lire nos trans... Mais après il n'y a pas que les médecins. Tous les collègues IDE ne lisent pas les trans mais certains, la plupart, le font. Et puis ça reste dans le dossier du patient avec ton nom accolé alors autant pas écrire n'importe quoi.
- Je suis d'accord avec toi même si j'ai souvent entendu l'argument de certains de tes collègues.
- Ceci dit ça ne résout pas mon problème du jour.
- Tu vois, je crois que l'argument du peu de lecteurs est un fausse excuse. Mon point de vue c'est qu'on est une profession mal à l'aise avec l'écrit, normal, on a plutôt une tradition orale. Et donc on a beaucoup de mal à décrire par écrit ce que l'on voit sous nos yeux. J'ai été confronté à cette difficulté moi aussi en début de carrière et je me suis créer un petit outil que je garde toujours dans la poche de ma blouse. C'est pas la panacée mais si ça t'intéresse, je peux te le partager. Je l'ai sur ma dropbox, je t'enverrai le lien par mail si tu veux?
- Ouais ok pourquoi pas et c'est quoi l'idée de cet outil?
- L'idée c'est de décomposer la présentation d'un patient en étapes précises. Il ne s'agit pas de romancer une situation, ou de recopier mots à mots et entre guillemets tous les propos étranges d'un patient mais bien d'avancer de façon guidée et la plus objective possible? Citer un patient est toujours mieux que de se livrer à sa propre interprétation forcément subjective mais est moins bien que de qualifier le délire. Décrire son mécanisme, son thème et son organisation plutôt que de réécrire la litanie de propos frapadingos. Vas-y jette un œil à ta boîte mail, je viens de te le partager, n'hésite pas à le modifier et si tu le trouves pertinent, imprime le en petit format pour l'avoir toujours à portée de main.
- Un dernier truc Suzie, tu sais cette histoire de médecins qui ne lirait pas les trans.
- Oui.
- Et bien pour moi c'est quasi la même histoire que celle de l’œuf et de la poule. Sont-ce les médecins qui ont arrêté de lire nos trans parce qu'elles étaient pauvres cliniquement ou est-ce nous qui avons arrêté de les rédiger parce qu'elles n'étaient pas lu? Si nous faisons des trans de qualités, cela va se savoir, et elles seront plus lues, ça se tient non comme scénario? Ou faut-il attendre que les lecteurs se manifestent, que les psy viennent vers nous en nous réclamant un peu plus de clinique dans nos trans pour les aider à mieux cerner les patients, pour que nous nous décidions à améliorer nos écrits?
- Je sais pas...
- Si je crois que tu le sais très bien. Les transmissions écrites ne sont pas une option. Elles ne sont pas une lubie de ton établissement mais une obligation. Clique ici, c'est un document mis en ligne par l'HAS sur le dossier unique du patient. En page 20 tu pourras lire ceci: "Le dossier de soins doit contenir toutes les informations pertinentes sur les problèmes de santé, les diagnostics infirmiers, les observations pendant le séjour, les feuilles de transmissions infirmières, les interventions de soins...,".
- P'tain mais comment fais-tu pour connaître, retenir et me sortir le bon lien internet qui va avec à chaque fois?
- Aaaahhh non Suzie, tu t'es encore faite avoir!!
- De quoi !?!
- Mais Suzie, enfin, toi, moi, nous ne sommes que des personnages de fiction posés sur un traitement de texte. L'illusion est parfaite mais crois moi, tu n'existes pas...
- Menteur!
- Et moi je ne sais rien contrairement à ce que tu semble imaginer. Si tu as l'impression que je te réponds du tac au tac, il n'en est rien! En fait celui qui des 10 doigts tapote son clavier, se paye des pauses magistrales pour trouver les réponses à nos questions métaphysico-parmaédico-existensialistes.
- Je ne te crois pas! Moi... je suis!
- Si tu le dis, reprenons!
- J'aime autant.
- Ou en étions nous? Oui, ce que je voulais te dire également: d'où tient-on que nos trans ne sont pas lues? Bien entendu que tout ne peut pas être lu, on y passerait nos journées... Mais elles ne sont pas non plus conditionnées à un nombre de lecteurs. On n'a pas le droit de faire dans le caprice du genre "Vu la qualité de ma plume, je n'accepte d'écrire que si j'ai à minima 10 lecteurs dans l'équipe!" Et c'est quoi la suite, on se la joue réseau social et on demande à nos amis de liker nos trans, on peut aussi ajouter des emoji!! Enfin ce qui me semble particulièrement important c'est que les trans n'appartiennent ni aux IDE ni au médecin mais au patient. Il s'agit de SON dossier. Vu qu'on bosse la tête dans le guidon on a tendance à l'oublier mais tout ça, ça appartient au patient. On se dit que jamais il ira consulter son dossier, mais si tu crois un tant soit peu au rétablissement, dis toi qu'un jour ton patient aujourd'hui fou comme un lapin ira mieux et voudra remonter son parcours. En ce sens tes trans ont une valeur historique, alors ne les néglige pas, il en va de ton professionnalisme. Il n'y a pas d’œuf, il n'y a pas de poule, il n'y a qu'un putain de dossier et tu te dois de le compléter!
KissKiss,
Suzie Q, une fiction autobiographique
mercredi 18 octobre 2017
échouer à devenir cadre de santé, storytelling et un hot-dog pour finir!
![]() |
| by Homini |
C'est le son de sa voix qui me ramène dans ce bureau quelconque. Je reconnecte. "Vous avez quelque chose à ajouter Mle Q?". La voix du DRH. Il me regarde d'un œil circonspect. Il le sait, l'entretien est terminé, qu'est-ce qu'elle attend pour sortir? semble-t-il se demander. Je jette un œil circulaire à la pièce mais rien n'a changé. D'ailleurs il n'a rien à y changer puisque pour ainsi dire il n'y a rien. Pas un bibelot, pas un dossier qui traîne, même pas un mug "Best DRH of the whole fuckin'world". Non que dalle hormis un cadre sans âme qui n'a vocation qu'a habiller un mûr dont la nudité pourrait sembler indécente. Un paysage marin qui nous invite tous à fuir, loin d'ici, une vague qui nous propose de nous absorber, nous diluer, nous noyer. "Mle Q? Vous êtes avec nous?" Et tu recommences. "Vas-y c'est le moment, finish him". Alors je ne sais plus résister, je me lance.
Solitude.
Solitude.
- euh oui une dernière chose avant de vous quitter messieurs. C'est une anecdote qui s'est produite la semaine dernière et que je souhaitais vous raconter. Voyez-vous j'ai récemment déménagé et après quelques travaux de rénovation nous nous occupons à présent de la décoration. Alors l'autre jour je me promenais dans les allées du Mr Bricolage et plus précisément dans le rayon dédié à l'encadrement. Et je ne savais pas comment choisir, j'hésitais entre plusieurs cadres sans trop savoir quel critères retenir. Alors j'aperçois un vendeur. Je l'interpelle et celui-ci se rend immédiatement disponible. Et là je lui demande non sans arrière pensées il est vrai. "Ecoutez je n'arrive pas à choisir, alors sauriez vous me dire ce qu'est un un bon cadre?" et lui de me répondre la réponse que je vous livre "Un bon cadre, c'est celui qu'on ne voit pas, c'est celui dont on oublie la présence et qui pourtant met en valeur comme aucun autre l'image encadrée." Et là je me dis mince, elle est là la réponse à mes questions! Alors je vous le dis Messieurs, c'est ce genre de cadre que je veux être, un cadre de l'ombre, un cadre qui bosse en sourdine pour son équipe, permettre sans faire de vague l'épanouissement de chacun, la concrétisation des ambitions individuelles, tirer un service vers le haut... Sur ce je crois vous avoir tout dit.
Je les sens dubitatifs. Il me regardent comme une extraterrestre et ne disent rien. Ai-je trop théâtralisé cette ultime scène? Pour quelqu'un qui projette d’œuvrer dans l'ombre n'est-ce pas justement l'inverse qui vient de se produire, une sortie façon grande actrice hystérique? Je la trouve pourtant bonne moi, cette anecdote... Franchement je vois pas ce qui peut bien clocher avec ça. A moins que... Oui dis-le, avoue-le me susurres-tu à l'oreille! D'accord! Cette anecdote est complètement bidon. Il n'y a rien de vrai là dedans, elle est juste le fruit de mon imagination sans limite. Je ne suis pas entrée dans un magasin de bricolage depuis au moins 5 ans. Et alors il est où le problème? Il existe une éthique de l'anecdote peut-être? Ce qui compte c'est le message non? Et le message et bien il est vrai, il est sérieux, c'est ça que je veux être!!
... ça que je veux être ..... (?)
... ça qe j veux ête ....
... ç qe j ve ête ...
... j ve êt ...
... j ve ...
Accrochez votre ceinture, brusque décompression. Vous venez d'entrer dans un sas de dépressurisation, ça va secouer.
Je suis la salive de Suzie Q qui monte et qui descend
Je suis la sueur de Suzie Q qui coule le long de ce corps moite
Je suis une pâle imitation de Tyler Durden...
Ce que je veux être, en suis-je bien certaine? Etre cadre de santé? Est-ce un désir profond ou quelque chose qui s'est immiscé en moi au fil des années et des rencontres?
Est-ce ma cadre qui 'a convaincu avec ces sous-entendus réguliers? "oh toi Suzie, je ne me fais pas de soucis pour ta carrière, dès que tu auras 4 ans d'expériences, je suis sûre que tu vas franchir le cap!"
Ou est-ce plus ancien encore? Mes formateurs à l'IFSI qui après mon DE me disait avec clin d’œil complice "bon et maintenant, future cadre?"
Comment Tyler? plus loin encore me dis tu, mais jusqu'où dois-je remonter?
Mes parents? mes parents qui m'imaginaient directrice et qui sans se poser la question de la compétence, de la formation, de la qualification étaient persuadés que quelque part sur cette vaste terre, un fauteuil de directrice, DG ou Présidente, n'attendait que moi et mon cul de dirigeante avide de pouvoir!
Alors, tout ça, toute cette préparation, toute cette énergie folle mise au service d'une candidature originale, cette présentation Prezi que j'ai peaufinée détails après détails, ce mind mapping, carte heuristique dessinée puis numérisée avec application de filtre photo pour en améliorer le rendu, tout ce storytelling autour de l'artisan du soin inscrit dans une modernité, dans une réalité pragmatique et économique, d'une Suzie solidement ancrée dans le sol mais le regard assurément tourné vers le ciel, tout cette mise à nu sur mon Idéal du soin et mes valeurs, tout ça pour quoi??
Faire plaisirs à mes parents? c'est ça? Juste ça?
... ça que je veux être ..... (?)
... ça qe j veux ête ....
... ç qe j ve ête ...
... j ve êt ...
... j ve ...
Accrochez votre ceinture, brusque décompression. Vous venez d'entrer dans un sas de dépressurisation, ça va secouer.
Je suis la salive de Suzie Q qui monte et qui descend
Je suis la sueur de Suzie Q qui coule le long de ce corps moite
Je suis une pâle imitation de Tyler Durden...
Ce que je veux être, en suis-je bien certaine? Etre cadre de santé? Est-ce un désir profond ou quelque chose qui s'est immiscé en moi au fil des années et des rencontres?
Est-ce ma cadre qui 'a convaincu avec ces sous-entendus réguliers? "oh toi Suzie, je ne me fais pas de soucis pour ta carrière, dès que tu auras 4 ans d'expériences, je suis sûre que tu vas franchir le cap!"
Ou est-ce plus ancien encore? Mes formateurs à l'IFSI qui après mon DE me disait avec clin d’œil complice "bon et maintenant, future cadre?"
Comment Tyler? plus loin encore me dis tu, mais jusqu'où dois-je remonter?
Mes parents? mes parents qui m'imaginaient directrice et qui sans se poser la question de la compétence, de la formation, de la qualification étaient persuadés que quelque part sur cette vaste terre, un fauteuil de directrice, DG ou Présidente, n'attendait que moi et mon cul de dirigeante avide de pouvoir!
Alors, tout ça, toute cette préparation, toute cette énergie folle mise au service d'une candidature originale, cette présentation Prezi que j'ai peaufinée détails après détails, ce mind mapping, carte heuristique dessinée puis numérisée avec application de filtre photo pour en améliorer le rendu, tout ce storytelling autour de l'artisan du soin inscrit dans une modernité, dans une réalité pragmatique et économique, d'une Suzie solidement ancrée dans le sol mais le regard assurément tourné vers le ciel, tout cette mise à nu sur mon Idéal du soin et mes valeurs, tout ça pour quoi??
Faire plaisirs à mes parents? c'est ça? Juste ça?
N O B U L L S H I T ! !
N'ai-je donc à ce point aucune personnalité, aucune emprise sur mes désirs, mes projets, mes envie, au point de ne même pas savoir l'orientation que je souhaite donner à ma carrière?
Pourquoi le refus de la direction de me sélectionner comme futur cadre n'a provoqué en moi aucun sentiment négatif, aucune déception, aucune tristesse, alors que j'ai préparé cet entretien comme l'outsider d'un combat de boxe qui s'apprête à cogner live from Vegas? Pourquoi ce putain de storytelling quand d'autres te disent y être allé à la "one again"?
Pourquoi quand j'écris storytelling google me suggère tortellini ?
Pourquoi le refus de la direction de me sélectionner comme futur cadre n'a provoqué en moi aucun sentiment négatif, aucune déception, aucune tristesse, alors que j'ai préparé cet entretien comme l'outsider d'un combat de boxe qui s'apprête à cogner live from Vegas? Pourquoi ce putain de storytelling quand d'autres te disent y être allé à la "one again"?
Pourquoi quand j'écris storytelling google me suggère tortellini ?
Craignais-je d'être déjà arrivé à mon point d'incompétence? C'est vrai c'est flippant ce principe de Peter, qui énonce que dans une hiérarchie, tout employé à tendance à s'élever jusqu'à son point d'incompétence et donc qu'avec le temps tout poste sera occupé par un incapable...
(remarque, si on y réfléchis, ça peut signifier, que j'ai passé mon entretien devant des personnes qui ont bénéficié au fil des ans de ce principe de Peter et qui donc ont aujourd'hui atteint leur point d'incompétence et qui en bons incompétents qu'il sont, ont foiré le recrutement des cadres de santé en sélectionnant les moins à même de remplir les missions d'un CDS, ce qui, dans ce cas précis, met fin au principe de Peter puisque des personnes compétentes ne peuvent s'élever à leur point d'incompétence! Truc de malade quoi! Vous me suivez?? Vite il faut en avertir Peter, l'informer que son principe est déconnant! L'un d'entre vous, amis lecteurs, a-t-il son mail, son 06? Quoi?? Quoi?? Peter is dead, oh my God!! Ah oui quand même, depuis le 12 janvier 1990, condoléance à la famille...)
Avant de me perdre définitivement il est temps de terminer cet article. Je ne sais pas si mon projet de devenir cadre avait uniquement vocation à satisfaire le désir de mes parents. Ce que je sais en revanche, c'est que depuis le refus de ma hiérarchie, je me sens étonnamment libérée et plus à l'aise dans mon métier d'infirmière.
Tu vois papa, tu vois maman, j'ai tenté, j'ai essayé, je me suis défoncée pour y arriver mais ça n'a pas marché. Peut-être ai-je été reçue par des incompétents qui n'ont pas vu que j'étais la meilleure, je sais que c'est que vous me direz, ou peut-être, ces personnes étaient-elles au contraire très compétentes, si compétentes qu'elles ont lu que derrière ma préparation millimétrée, derrière ma mise en scène ultra-chiadée, il y avait quelque chose de pas naturel, quelque chose de caché, quelque chose qui leur a mis la puce à l'oreille et qui disait "celle-ci, elle a pas faite pour être cadre". Alors merci papa, merci maman, votre projet de réussite pour moi était beau mais il restera un rêve, votre rêve. Et si ma réussite était déjà d'être une bonne infirmière... Si être une infirmière qui chaque jour tente de prendre soin de ses patients n'était pas un degré d'incompétence cher à Peter mais au contraire une magnifique compétence?
Quand j'ai commencé à écrire cet article, je ne savais pas où cela allait me mener, je ne pensais pas du tout partir sur de l'auto-analyse, je pensais même axer cela sur quelque chose de pratico-pratique, en accordant une attention particulière sur les outils utilisés pour passer mon entretien (prezi et mind mapping) et sur ma préparation et ma méthode de travail.
Et puis sans prévenir il y a eu en milieu d'article, un virage Fight Club et Tyler Durden (qui est probablement le film qui m'a le plus marqué). Alors en toute logique il eut été judicieux de conclure par une citation extraite de ce film qui en possède tant de terribles!!! Et puis il y a eu ce retour de mes années lycée avec ce principe de Peter, résurgence de mes cours d'éco et de nos passionnantes lecture de texte des grands économistes. Peter maniait l'ironie avec délectation. Pour vous convaincre, appréciez les deux suivantes:
"Allez à l'église ne vous fait pas plus chrétien, qu'aller au garage ne fait de vous un mécanicien"
"Le plus noble de tous les chiens est le chien-chaud (hot-dog), il nourrit la main qui le mord"
Kiss Kiss,
Suzie Q,
une fiction autobiographique
jeudi 28 septembre 2017
Un syndrome post traumatique? vous prendrez bien 10 ans de psychanalyse
Cette question qui me brûlait les lèvres, c'est Aurélie qui la posa. Et ainsi en l'espace d'une fraction de seconde je me sentie un peu moins seule dans cette salle de formation. Et dans la lente respiration qui suivie, dans ce volume d'oxygène pourtant saturé en CO² qui vint remplir mes poumons, je sentis un agréable mieux-être se diffuser en moi.
Tellement dommage que ce sentiment n'apparaisse que si tardivement... Pendant ces 3 journées consacrées au psychotraumatisme j'avais l'impression d'être une extra-terrestre du soin.
A chaque pause j'avais entendu l'admiration que le formateur suscitait chez mes collègues. Sa longue expérience de psychologue, ses interventions au sein de la cellule psychologique locale (CUMP), son sens du détail dans la description clinique des atrocités qu'il avait expertisé provoquaient torrents de louanges et exerçaient sur les infirmiers et infirmières du groupe comme une espèce de fascination.
Je n'avais pas remarqué Aurélie. Introvertie, discrète, elle n'était pour ainsi dire pas intervenue durant ces 3 jours jusqu'à cet ultime tour de table.
Face à l'absence de réponse de celui qui comme moi découvrait le son de sa voix elle précisa sa question:
- Je vous ai écouté attentivement, j'ai pour l'essentiel compris le sens du travail d'analyse que vous faites avec vos patients psychotraumatisé mais quelque chose me chiffonne... Je vois pas comment vous évaluez l'efficacité de votre travail? Comment savez vous si votre travail permet à vos patients de guérir ou en tout les cas de mieux vivre avec leur trauma? Utilisez vous des grilles ou des questionnaires pour quotter leur angoisse lors de votre première rencontre puis à intervalles réguliers?
Celui qui était aussi expert auprès des tribunaux laissa un blanc s'installer, sa racla la gorge puis répondit Aurélie:
- Je note que dans vos propos l'expression "évaluer l'efficacité" c'est bien ça n'est-ce pas?
- Oui peut-être... j'ai en effet dû dire cela....
- Pas de peut-être, vous l'avez dit.
- Et donc?
- Et donc me dites vous? Et bien je vais vous dire! "Evaluer l'efficacité" voilà une expression que je n'aime pas trop! Savez vous que l'humain et plus particulièrement le psychotraumatisé est un être exceptionnellement complexe qui ne saurait se laisser évaluer. Il n'est pas un robot dont on pourrait évaluer l'amélioration liée à tel ou tel changement de processeurs, logiciels ou autre. Non la complexité ne se laisse pas apprivoiser facilement...
- Je comprend et ne met nullement en cause la complexité de l'humain. En revanche, les symptômes, ils existent quand vous rencontrez votre patient et ce que ce dernier attend c'est que vous les gommiez non?
- Peut-être... Vous savez nous proposons notre aide, nous ne l'imposons pas, c'est ensuite au patient de s'en saisir s'il estime en avoir besoin. Et puis tout ça est extrêmement variable. Certains s'améliorent au fil des séances, ils nous le disent et on le constate, d'autres arrêtent la thérapie sans qu'on en connaisse la raison, d'autre encore la poursuivent pendant des années sans avancer d'un iota. Réduire cela à une accumulation de symptômes qu'il faudrait faire disparaître comme une vulgaire liste de tâches à accomplir me semble quelque peu réducteur...
- Et ben je ne partage pas votre avis.
Tandis que chacun range crayons et cahiers en cette fin de journée de juin à peine refroidie par la critique d'Aurélie je repense déjà à ce à quoi nous venons d'assister.
Le psychotramatisme. Voilà un thème passionnant et ô combien d'actualité m'étais-je dit en découvrant cette formation proposée au sein de l'EPSM. Il n'y avait pas plus de détail sur le contenu si ce n'est le nom du formateur et sa qualité. Un psychologue sans plus de précision sur son obédience. Je demandai à ma cadre la possibilité de participer à cette formation, ce qu'elle accepta connaissant mon projet d'un jour intégrer la CUMP de mon département. (... bon au moment où j'écris ces lignes je suis plus que pessimiste à ce sujet puisque chacune de mes relances depuis deux ans se solde systématiquement par un laconique et expéditif "la CUMP ne recrute pas")
Le bilan que je tire de cette formation n'est pas mitigé, il est catastrophique. Je m'explique. J'étais très enjouée à l'idée de consacrer 3 jours à étudier le psychotraumatisme. Ces près de 24h promettaient monts et merveilles ou plutôt monts de morbidités et merveilles d'atrocités. Mais rapidement le formateur aussi sympathique soit-il et aussi compétent soit-il (je rappelle formateur, psychologue clinicien, psychanalyste, expert auprès des tribunaux, membre de la CUMP etc...) a mis le feu aux poudres. Au moins dans mon cerveau...
"... alors le traitement du syndrome de stress post traumatique rentre dans le cadre d'une psychothérapie classique relativement longue..."
Vous allez me dire que je vois la mal partout... Cette phrase qui m'a fait bondir est une fois écrite relativement vide... Qu'est-ce qu'une psychothérapie classique? Ben je sais pas ça dépend de qui la prononce non? Et si c'est un psychanalyste ne peut-on pas imaginer un instant que classique signifie psychanalyse? surtout quand à classique il accole "relativement longue"?
Le problème, voyez-vous, c'est qu'a aucun moment - aucun! - sur les 3 jours de formations ce formateur n'a abordé les alternatives à une "psychothérapie classique".
Rien sur l'EMDR,
Rien sur les Thérapies Brèves
Rien sur l'imagerie mentale
Rien sur l'hypnose
Rien sur le mindfullness ou pleine conscience
Rien sur les TCC
Rien sur la Thérapie d'acceptation et d'engagement ACT
Rien sur la Thérapie d'exposition
Rien sur le Propranolol
Et quand je rien, c'est rien! Nada, que dalle, pas un mot, pas une seule fois, pas UNE seule putain de fois, ce formateur au CV pourtant dense n'a ne serais-ce que cité l'une de ces thérapies.
Moi je n'ai rien contre les références et citations Freudienne dont à usé et abusé le formateur...
Je n'ai rien contre un formateur qui met une distance professionnelle avec des apprenants IDE en utilisant un champ lexical auquel les IDE aussi doués soient-ils n'ont qu'un accès limité.
Je n'ai rien contre l'enrobage psychanalytique qui - aussi jargonaphasique soit-il - suscite admiration dans les rangs des apprenants.
Je n'ai rien contre un formateur qui toutes les 3 phrases pose inlassablement cette même question "je sais pas si vous me comprenez?" ou bien "je sais pas si j'ai été clair là?"ou encore "vous comprenez ce que je veux dire?"
Bon ok je n'en ai pas totalement rien à faire... mais je peux l'accepter! Je peux accepter qu'un psychologue nous ramène, nous IDE, dans nos rangs de soignants terre à terre qui n'avons pas accès au symbolisme ou à la représentation. Nous n'avons pas la même formation, nos métiers et missions sont différentes alors je l'accepte...
J'accepte que chaque fois que l'un d'entre nous avance une interprétation symbolique, il doit quasi s'en excuser un ajoutant à son interprétation une expression comme "jouer les psy de bazar" ou "psychologie de comptoir ou de bas-étage" quand ce n'est pas "psychologie de caniveau". Je l'accepte car encore une fois nous ne sommes pas formés à cela...
Mais ce que je ne peux accepter c'est qu'une formation professionnelle dispensée dans un hôpital qui reçoit ponctuellement des traumatisés psychiques en grande souffrance soit aussi léger sur le contenu de ses formations.
Je m'en fais tout une montagne? Je regarde trop le soin avec un prisme TCC? Je n'accepte pas que la psychanalyse soit aidante pour nombre de patients? Vous croyez que c'est ça? Peut-être, mais voyons voir ce qu'en dise les textes...
"Le but principal des traitements par les thérapies comportementales et cognitives (TCC) ou par l'EMDR est de faire disparaître toute la symptomatologie post-traumatique et de permettre ainsi à la victime de retrouver le statut antérieur."
à lire ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique#Traitements
Bon j'ai bien compris wikipédia n'est pas une source officielle ou suffisamment fiable pour un sujet aussi sensible. En lisant l'article de wikipédia j'ai néanmoins découvert qu'un traitement du stress post trauamtique se prépare associant psychothérapie et prise de MDMA !!! Hallucinant non??
Alors allons voir ce que dis l'HAS! Et bien dès 2007, l'HAS a publié un guide qu'on peut télécharger ici et qui en page 17 aborde le stress post trauma. Je cite:
Le traitement de choix est la Thérapie cognitivo-comportementale (TCC) centrée sur le traumatisme ou la désensibilisation avec mouvements oculaires (EMDR : eye movement desensitization and reprocessing).
Oui vous avez bien lu "traitement de choix". Ce n'est pas écrit "en seconde intention" ou "pour les cas les plus résistants" ou "après 10 ans de psychanalyse infructueuse"... non "traitement de choix"!!
L'HAS vous dégoûte, elle n'est qu'une grosse machine qui ne comprend rien à la finesse de la psychiatrie, c'est ça? Alors voyons voir ce qu'en dit l'institut de victimologie. Extrait du site :
"Plusieurs stratégies thérapeutiques peuvent être proposés, leur indication est posée dans tous les cas par le psychiatre après une évaluation clinique : thérapie comportementale et cognitive (TCC) , le Eye Movement Desensitization and Retroprocessing (EMDR), l'hypnose, les groupes, la relaxation, thérapie interelationnelle ; dans tous les cas il s'agit d'une prise en charge psychologique globale mais centrée sur le traumatisme et ses conséquences, puis sur la personne et ses propres ressources."
Quand à la célèbre "neutralité bienveillante" chère à mon formateur et selon lui essentielle dans la prise en charge du stress post trauma, je recite l'institut de victimologie:
"Le thérapeute se met au contraire résolument du côté de la victime et bannit la « neutralité bienveillante » au profit d'une attitude empathique bien dosée qui ne confine jamais à la sympathie"
Promis j'ai rien inventé: même moi je trouve le verbe utilisé fort, très fort, limite extrême.
L'INVS a lui aussi son point de vue sur cette neutralité.
"Ce que Freud a défini comme une « neutralité bienveillante » qui vise à laisser la place au patient, désarçonne les victimes qui attendent parfois une attitude plus active faite d’interventions et de conseil. En règle générale, les victimes ne sont pas en mesure de s’engager d’emblée dans une telle démarche psychothérapeutique"
Quant au moyens existants pour évaluer l'efficacité d'une prise en charge du stress post traumatique il existent n'en déplaise à mon formateur. Oui Aurélie, chère collègue, ils existent.
Page 19 du document de l'HAS pré-cité on peut lire ceci:
"Les échelles disponibles pour mesurer l’efficacité des traitements sont Impact of Event Scale (IES-R), PTSD Symptom Scale Interview (PSS-I) et Posttraumatic Stress Diagnostic Scale (PTDS)."
Ces échelles sont faciles à trouver sur le net.
En débutant la rédaction de cet article, je n'avais pas pour intention de dézinguer mon formateur. Mais j'ai ressentie une forte colère lors de cette formation que j'ai voulue exprimer "sur papier".
Nous recevons des patients. Ils sont en demande d'aide et c'est notre mission de les aider.
Comment un IDE va-t-il concrètement mettre en application le contenu de sa formation?
En réalisant des entretiens riche de neutralité bienveillante... C'est pas ce qu'il faisait déjà? Si mais bon... En sortant aux trans infirmières des bouts de phrases qu'il aura copié mot à mot lors de sa formation "tu vois il y a une déliaison des interactions subjectives et intrasubjectives" bouts de phrases qui feront un flop a peine seront-ils sortis de sa bouche?
Nous sommes infirmiers et nous avons un rôle thérapeutique. Dans toutes les thérapies brèves que j'ai cité un peu plus haut nous avons notre place à prendre, notre rôle à jouer. A nous de nous en saisir. Boire les paroles d'un psychanalyste a certes quelque chose d'enivrant mais jamais nous ne deviendrons psychanalyste, cela ne relève pas de notre décret de compétences. Formons nous aux autres thérapies, celles qui soignent et soignons, bordel de m...e !!
L'OMS qui cite lui aussi l'EMDR et les TCC ne s'y trompe pas et ne nous oublie pas. Je cite son communiqué de presse du 6 août 2013 sur les soins de santé mentale après un traumatisme "... au moyen de protocoles thérapeutiques simples pouvant être utilisés par les médecins et les infirmiers qui prodiguent des soins de santé primaires."
Kiss Kiss
Suzie Q, une fiction autobiographique
Face à l'absence de réponse de celui qui comme moi découvrait le son de sa voix elle précisa sa question:
- Je vous ai écouté attentivement, j'ai pour l'essentiel compris le sens du travail d'analyse que vous faites avec vos patients psychotraumatisé mais quelque chose me chiffonne... Je vois pas comment vous évaluez l'efficacité de votre travail? Comment savez vous si votre travail permet à vos patients de guérir ou en tout les cas de mieux vivre avec leur trauma? Utilisez vous des grilles ou des questionnaires pour quotter leur angoisse lors de votre première rencontre puis à intervalles réguliers?
Celui qui était aussi expert auprès des tribunaux laissa un blanc s'installer, sa racla la gorge puis répondit Aurélie:
- Je note que dans vos propos l'expression "évaluer l'efficacité" c'est bien ça n'est-ce pas?
- Oui peut-être... j'ai en effet dû dire cela....
- Pas de peut-être, vous l'avez dit.
- Et donc?
- Et donc me dites vous? Et bien je vais vous dire! "Evaluer l'efficacité" voilà une expression que je n'aime pas trop! Savez vous que l'humain et plus particulièrement le psychotraumatisé est un être exceptionnellement complexe qui ne saurait se laisser évaluer. Il n'est pas un robot dont on pourrait évaluer l'amélioration liée à tel ou tel changement de processeurs, logiciels ou autre. Non la complexité ne se laisse pas apprivoiser facilement...
- Je comprend et ne met nullement en cause la complexité de l'humain. En revanche, les symptômes, ils existent quand vous rencontrez votre patient et ce que ce dernier attend c'est que vous les gommiez non?
- Peut-être... Vous savez nous proposons notre aide, nous ne l'imposons pas, c'est ensuite au patient de s'en saisir s'il estime en avoir besoin. Et puis tout ça est extrêmement variable. Certains s'améliorent au fil des séances, ils nous le disent et on le constate, d'autres arrêtent la thérapie sans qu'on en connaisse la raison, d'autre encore la poursuivent pendant des années sans avancer d'un iota. Réduire cela à une accumulation de symptômes qu'il faudrait faire disparaître comme une vulgaire liste de tâches à accomplir me semble quelque peu réducteur...
- Et ben je ne partage pas votre avis.
Tandis que chacun range crayons et cahiers en cette fin de journée de juin à peine refroidie par la critique d'Aurélie je repense déjà à ce à quoi nous venons d'assister.
Le psychotramatisme. Voilà un thème passionnant et ô combien d'actualité m'étais-je dit en découvrant cette formation proposée au sein de l'EPSM. Il n'y avait pas plus de détail sur le contenu si ce n'est le nom du formateur et sa qualité. Un psychologue sans plus de précision sur son obédience. Je demandai à ma cadre la possibilité de participer à cette formation, ce qu'elle accepta connaissant mon projet d'un jour intégrer la CUMP de mon département. (... bon au moment où j'écris ces lignes je suis plus que pessimiste à ce sujet puisque chacune de mes relances depuis deux ans se solde systématiquement par un laconique et expéditif "la CUMP ne recrute pas")
Le bilan que je tire de cette formation n'est pas mitigé, il est catastrophique. Je m'explique. J'étais très enjouée à l'idée de consacrer 3 jours à étudier le psychotraumatisme. Ces près de 24h promettaient monts et merveilles ou plutôt monts de morbidités et merveilles d'atrocités. Mais rapidement le formateur aussi sympathique soit-il et aussi compétent soit-il (je rappelle formateur, psychologue clinicien, psychanalyste, expert auprès des tribunaux, membre de la CUMP etc...) a mis le feu aux poudres. Au moins dans mon cerveau...
"... alors le traitement du syndrome de stress post traumatique rentre dans le cadre d'une psychothérapie classique relativement longue..."
Vous allez me dire que je vois la mal partout... Cette phrase qui m'a fait bondir est une fois écrite relativement vide... Qu'est-ce qu'une psychothérapie classique? Ben je sais pas ça dépend de qui la prononce non? Et si c'est un psychanalyste ne peut-on pas imaginer un instant que classique signifie psychanalyse? surtout quand à classique il accole "relativement longue"?
Le problème, voyez-vous, c'est qu'a aucun moment - aucun! - sur les 3 jours de formations ce formateur n'a abordé les alternatives à une "psychothérapie classique".
Rien sur l'EMDR,
Rien sur les Thérapies Brèves
Rien sur l'imagerie mentale
Rien sur l'hypnose
Rien sur le mindfullness ou pleine conscience
Rien sur les TCC
Rien sur la Thérapie d'acceptation et d'engagement ACT
Rien sur la Thérapie d'exposition
Rien sur le Propranolol
Et quand je rien, c'est rien! Nada, que dalle, pas un mot, pas une seule fois, pas UNE seule putain de fois, ce formateur au CV pourtant dense n'a ne serais-ce que cité l'une de ces thérapies.
Moi je n'ai rien contre les références et citations Freudienne dont à usé et abusé le formateur...
Je n'ai rien contre un formateur qui met une distance professionnelle avec des apprenants IDE en utilisant un champ lexical auquel les IDE aussi doués soient-ils n'ont qu'un accès limité.
Je n'ai rien contre l'enrobage psychanalytique qui - aussi jargonaphasique soit-il - suscite admiration dans les rangs des apprenants.
Je n'ai rien contre un formateur qui toutes les 3 phrases pose inlassablement cette même question "je sais pas si vous me comprenez?" ou bien "je sais pas si j'ai été clair là?"ou encore "vous comprenez ce que je veux dire?"
Bon ok je n'en ai pas totalement rien à faire... mais je peux l'accepter! Je peux accepter qu'un psychologue nous ramène, nous IDE, dans nos rangs de soignants terre à terre qui n'avons pas accès au symbolisme ou à la représentation. Nous n'avons pas la même formation, nos métiers et missions sont différentes alors je l'accepte...
J'accepte que chaque fois que l'un d'entre nous avance une interprétation symbolique, il doit quasi s'en excuser un ajoutant à son interprétation une expression comme "jouer les psy de bazar" ou "psychologie de comptoir ou de bas-étage" quand ce n'est pas "psychologie de caniveau". Je l'accepte car encore une fois nous ne sommes pas formés à cela...
Mais ce que je ne peux accepter c'est qu'une formation professionnelle dispensée dans un hôpital qui reçoit ponctuellement des traumatisés psychiques en grande souffrance soit aussi léger sur le contenu de ses formations.
Je m'en fais tout une montagne? Je regarde trop le soin avec un prisme TCC? Je n'accepte pas que la psychanalyse soit aidante pour nombre de patients? Vous croyez que c'est ça? Peut-être, mais voyons voir ce qu'en dise les textes...
Bon, histoire de ma faire taper dessus, commençons par Wikipédia!
"Le but principal des traitements par les thérapies comportementales et cognitives (TCC) ou par l'EMDR est de faire disparaître toute la symptomatologie post-traumatique et de permettre ainsi à la victime de retrouver le statut antérieur."
à lire ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_stress_post-traumatique#Traitements
Bon j'ai bien compris wikipédia n'est pas une source officielle ou suffisamment fiable pour un sujet aussi sensible. En lisant l'article de wikipédia j'ai néanmoins découvert qu'un traitement du stress post trauamtique se prépare associant psychothérapie et prise de MDMA !!! Hallucinant non??
Alors allons voir ce que dis l'HAS! Et bien dès 2007, l'HAS a publié un guide qu'on peut télécharger ici et qui en page 17 aborde le stress post trauma. Je cite:
Le traitement de choix est la Thérapie cognitivo-comportementale (TCC) centrée sur le traumatisme ou la désensibilisation avec mouvements oculaires (EMDR : eye movement desensitization and reprocessing).
Oui vous avez bien lu "traitement de choix". Ce n'est pas écrit "en seconde intention" ou "pour les cas les plus résistants" ou "après 10 ans de psychanalyse infructueuse"... non "traitement de choix"!!
L'HAS vous dégoûte, elle n'est qu'une grosse machine qui ne comprend rien à la finesse de la psychiatrie, c'est ça? Alors voyons voir ce qu'en dit l'institut de victimologie. Extrait du site :
"Plusieurs stratégies thérapeutiques peuvent être proposés, leur indication est posée dans tous les cas par le psychiatre après une évaluation clinique : thérapie comportementale et cognitive (TCC) , le Eye Movement Desensitization and Retroprocessing (EMDR), l'hypnose, les groupes, la relaxation, thérapie interelationnelle ; dans tous les cas il s'agit d'une prise en charge psychologique globale mais centrée sur le traumatisme et ses conséquences, puis sur la personne et ses propres ressources."
Quand à la célèbre "neutralité bienveillante" chère à mon formateur et selon lui essentielle dans la prise en charge du stress post trauma, je recite l'institut de victimologie:
"Le thérapeute se met au contraire résolument du côté de la victime et bannit la « neutralité bienveillante » au profit d'une attitude empathique bien dosée qui ne confine jamais à la sympathie"
Promis j'ai rien inventé: même moi je trouve le verbe utilisé fort, très fort, limite extrême.
L'INVS a lui aussi son point de vue sur cette neutralité.
"Ce que Freud a défini comme une « neutralité bienveillante » qui vise à laisser la place au patient, désarçonne les victimes qui attendent parfois une attitude plus active faite d’interventions et de conseil. En règle générale, les victimes ne sont pas en mesure de s’engager d’emblée dans une telle démarche psychothérapeutique"
Quant au moyens existants pour évaluer l'efficacité d'une prise en charge du stress post traumatique il existent n'en déplaise à mon formateur. Oui Aurélie, chère collègue, ils existent.
Page 19 du document de l'HAS pré-cité on peut lire ceci:
"Les échelles disponibles pour mesurer l’efficacité des traitements sont Impact of Event Scale (IES-R), PTSD Symptom Scale Interview (PSS-I) et Posttraumatic Stress Diagnostic Scale (PTDS)."
Ces échelles sont faciles à trouver sur le net.
En débutant la rédaction de cet article, je n'avais pas pour intention de dézinguer mon formateur. Mais j'ai ressentie une forte colère lors de cette formation que j'ai voulue exprimer "sur papier".
Nous recevons des patients. Ils sont en demande d'aide et c'est notre mission de les aider.
Comment un IDE va-t-il concrètement mettre en application le contenu de sa formation?
En réalisant des entretiens riche de neutralité bienveillante... C'est pas ce qu'il faisait déjà? Si mais bon... En sortant aux trans infirmières des bouts de phrases qu'il aura copié mot à mot lors de sa formation "tu vois il y a une déliaison des interactions subjectives et intrasubjectives" bouts de phrases qui feront un flop a peine seront-ils sortis de sa bouche?
Nous sommes infirmiers et nous avons un rôle thérapeutique. Dans toutes les thérapies brèves que j'ai cité un peu plus haut nous avons notre place à prendre, notre rôle à jouer. A nous de nous en saisir. Boire les paroles d'un psychanalyste a certes quelque chose d'enivrant mais jamais nous ne deviendrons psychanalyste, cela ne relève pas de notre décret de compétences. Formons nous aux autres thérapies, celles qui soignent et soignons, bordel de m...e !!
L'OMS qui cite lui aussi l'EMDR et les TCC ne s'y trompe pas et ne nous oublie pas. Je cite son communiqué de presse du 6 août 2013 sur les soins de santé mentale après un traumatisme "... au moyen de protocoles thérapeutiques simples pouvant être utilisés par les médecins et les infirmiers qui prodiguent des soins de santé primaires."
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